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Agriculture : "La crise actuelle n'est que le résultat d'un système industriel à bout de souffle"

Publié Le 4 Septembre 2015 à 13h53
 
Face à la profonde détresse économique et morale des agriculteurs qui ont manifesté à Paris ce jeudi 3 septembre, le gouvernement a promis 3 milliards d'euros d'aides. Voici pourquoi les mesures annoncées par le gouvernement ne sauveront pas les agriculteurs et pourront même amplifier la crise d'un système agricole à bout de souffle. Et voici pourquoi favoriser la transition vers l'agroécologie est la seule solution si nous voulons continuer à voir des paysans dans les campagnes.
Plusieurs milliers d'agriculteurs ont manifesté à Paris ce jeudi 3 septembre à Paris pour faire entendre leur détresse.

La faillite d'un système agricole trop productiviste

Lait, porc, boeuf, céréales,... les principales filières de l'agriculture française sont en crise. Des milliers d'agriculteurs, avec plus de 1.500 tracteurs, sont entrés dans Paris jeudi 3 septembre au matin pour exprimer leur détresse et réclamer des aides face à la chute constante de leurs revenus. Parmi les causes de cette crise, on peut citer notamment la guerre des prix dans les supermarchés, la surproduction, l'effondrement des cours mondiaux et l'embargo russe. Certes, mais cette crise-là n'est-elle pas, avant tout, structurelle ? L'élevage n'est-il pas en crise depuis des dizaines d'années ? Les éleveurs ne sont-ils pas victimes d'un manque criant d'anticipation et de clairvoyance des décideurs politiques, et ce depuis des décennies ?

Le syndicat Confédération Paysanne explique sur son site : "Cette crise est la faillite d'un mode de développement agricole, la nouvelle preuve d'un système qui est allé au bout de sa logique productiviste et mortifère, destructrice de vies paysannes. Depuis la mise en place de la Pac, à la fin des années 50, profession agricole et responsables politiques de tous bords nous ont vendu, à nous paysans, le produire plus, la modernisation, les économies d'échelles. Depuis, à chaque crise, la réponse est identique : grossir, augmenter la taille de son élevage, ce qui entraîne automatiquement une surcharge de travail, la mécanisation pour compenser, l'emprunt pour financer... et, ainsi, le transfert du revenu à l'industrie agroalimentaire d'amont et d'aval et aux milieux financiers. Inévitablement, les paysans disparaissent massivement à chaque crise agricole, victimes de ces politiques publiques. A terme, ils sont perdus, détruits peu à peu par un système voulu, mis en place et accompagné par les gouvernements successifs. Nombre d'entre nous croulent sous les dettes, les emprunts. Très souvent, le seuil de vivabilité a été atteint, dépassé. Tous les deux jours, un paysan se suicide en France."

3 milliards d'aides, mais pour faire quoi ?

Face à la colère du monde paysan, Manuel Valls a annoncé ce jeudi 3 septembre de nouvelles mesures en faveur des agriculteurs à hauteur de 3 milliards d'euros sur 3 ans. Parmi ces mesures, le gouvernement a prévu des effacements et des allègements de cotisations et charges sociales, la mise en place d'une " année blanche " pour le remboursement des dettes bancaires des agriculteurs en difficulté qui en feront la demande, mais également, et c'est très grave, une "pause" dans les normes, notamment environnementales, imposées aux agriculteurs.

"On n'a rien obtenu. Rien. Des allègements de cotisations? Qu'est-ce que ça peut faire, on n'a plus de revenus!" a déclaré un agriculteur en larmes au journal 20 minutes. "Cette crise est liée à l'endettement trop élevé des paysans et le gouvernement les encourage à s'endetter encore davantage", a dénoncé Josian Palach, secrétaire national de la Confédération paysanne. "Alors que l'agriculture française traverse une crise structurelle, le gouvernement vient une nouvelle fois de céder fébrilement au bruit des tracteurs et au lobby puissant d'une agriculture industrielle intensive qui ne représente pas les intérêts des agriculteurs" a également déclaré dans un communiqué le parti écologiste EELV qui rejoint le constat des syndicats Confédération paysanne et Coordination Rurale qui dénoncent un système qui "crée du chômage et de la précarité dans le monde paysan".

La vraie mesure d'aide aux agriculteurs endettés serait de favoriser leur transition vers l'agroécologie

Le plan d'urgence proposé par le gouvernement peut être considéré comme une rustine, un placebo pour traiter un mal très profond. Ce qu'il faut comprendre c'est que la crise actuelle des éleveurs est le symptôme de la faillite d'un mode de développement agricole devenu bien trop productiviste. Les mesures annoncées par le gouvernement tirent de plus vers le bas la prise en compte de l'environnement alors que c'est tout l'inverse qui permettrait de sauver nos agriculteurs.

France Nature Environnement, la fédération française des associations de protection de la nature et de l'environnement, explique ainsi : "De l'argent pour sauver les élevages français, oui il en faut, mais pas pour accroitre la prolifération d'algues vertes sur nos plages, ni pour polluer les cours d'eau et les nappes phréatiques. Il en faut pour orienter l'élevage vers la qualité, vers l'agroécologie. La crise actuelle n'est que le résultat d'un système agricole industriel à bout de souffle. La fuite en avant à coups d'investissement pour agrandir et intensifier n'entrainera que plus de dettes pour les agriculteurs et des crises à répétition. Ce ne sont pas les normes environnementales mais la dérégulation des marchés qui est à l'origine de cette crise. Il faut aider les éleveurs à investir dans des systèmes tournés vers l'agroécologie, fournissant des produits de qualité, respectueux du bien-être animal et de l'environnement. Ils permettront de dégager une plus value qui assurera des revenus équitables aux éleveurs".

Laurent Pinatel, paysan dans la Loire et porte-parole de la Confédération paysanne, explique également : "On remarque aujourd'hui que certains systèmes agricoles sont touchés très durement par la crise, d'autres moins, voire pas du tout. Les producteurs en signes de qualité, en AOP, en agriculture biologique, en circuits de proximité... Ces paysans-là s'en sortent mieux. Et souvent le déclic a été... une crise, justement."

Nombreux sont ainsi ceux qui condamnent la faiblesse du gouvernement et son soutien aveugle à une agriculture non rentable qui ne survit que sous perfusion d'aides publiques. Selon un sondage Odoxa publié dimanche 22 février dans le journal Le Parisien, une écrasante majorité de Français (87%) souhaitent que la politique agricole favorise les "petites exploitations qui privilégient la qualité des produits" et la protection de l'environnement. Les agriculteurs et les Français ne sont pas (plus) dupes ! Ils sont aujourd'hui de plus en plus nombreux à comprendre qu'il faut changer le système et faire le choix d'une agriculture d'avenir qui valorise l'environnement plutôt que l'exploiter et le détruire, une agriculture qui crée de l'emploi, vivifie les territoires, relocalise la valeur ajoutée accaparée par les multinationales et les milieux financiers.

Il est temps de renouer avec l'intelligence et le bon sens si nous voulons continuer à voir des paysans dans les campagnes.

Lire l'article : pourquoi et comment l'agroécologie peut nourrir le monde

Stella Giani


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