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Agriculture : les abeilles transformées en esclaves de la pollinisation

Publié Le 5 Juin 2017 à 17h11
 
Fini les cultures pollinisées par les insectes sauvages ! Dans de nombreux pays de l'hémisphère Nord, les agriculteurs payent des sommes de plus en plus élevées pour louer les services des abeilles domestiques. Sélectionnées pour leurs performances, transportées de champs en champs au fur et à mesure des floraisons, elles sont devenues de véritables forçats de la pollinisation, enrichissant leurs propriétaires. Non sans dommage. Elles sont de plus en plus fragiles et leur durée de vie se raccourcit. Les scientifiques redoutent qu'elles ne puissent bientôt survivre sans l'intervention de l'homme.
Dans de nombreux pays de l'hémisphère Nord, les agriculteurs payent des sommes de plus en plus élevées pour louer les services d'abeilles domestiques devenues esclaves de la pollinisation.

 

La mortalité des abeilles domestiques en France est estimée à 30% par an. C'est un minimum. Un tiers au moins du cheptel, soit des millions d'abeilles, disparait chaque année. Mais personne ne comptabilise la disparition des pollinisateurs sauvages : abeilles, bourdons, guêpes, papillons... à l'exception de quelques scientifiques qui ne cessent d'alerter.
La disparition des pollinisateurs a déjà un coût : les rendements des cultures baissent. Aussi, les agriculteurs louent des ruches pour compenser le service rendu par les insectes disparus. Mais la location ne rapporte que 33€ par ruche en moyenne en France (pour 20 à 60 jours) selon une étude de l'Institut de l'abeille, ce qui couvre juste les frais de déplacement et de remise en état de la colonie après pollinisation, estiment les apiculteurs. Car les colonies, qui fréquentent des champs traités aux pesticides, reviennent souvent affaiblies. Aussi, les apiculteurs français boudent les demandes des agriculteurs.

Deux cents dollars pour louer une ruche

Les agriculteurs vont-ils devoir surenchérir comme aux Etats-Unis ? Là-bas, les prix ne cessent de monter. Pour aider les agriculteurs, l'USDA (le ministère de l'agriculture américain) dresse chaque année des statistiques du prix de la pollinisation culture par culture.

En Californie, l'activité principale des apiculteurs est désormais la pollinisation, la production de miel est un à côté. Une ruche est rétribuée 200 $ par culture car elle assure des rendements optimaux à des produits vendus à bon prix comme les avocats ou les amandes. " Il y a dix ans, les cultivateurs payaient entre 45 $ et 75 $ par ruche. Cette année, la gamme était de 165 $ à 200 $ de ruche. Et la plupart des agriculteurs louent deux ruches par acre ", a déclaré Joe Traynor, courtier en abeilles du comté de Kern, à The Fresno Bee. Adam Hart, de l'Université de Gloucestershire (Angleterre) a confirmé à la BBC que le prix de location atteint 200 $ par ruche.

Un apiculteur américain, Randy Oliver, a calculé que chaque abeille rapporte un US penny par mois. Pour les grosses entreprises apicoles, qui possèdent facilement 80 000 ruches, avec une moyenne de 10 000 butineuses par ruches, le chiffre d'affaires se compte en millions de dollars mensuels. Jamais le miel, concurrencé par des importations chinoises à bas prix, ne pourrait rapporter autant.

Des abeilles jetables

En contrepartie, les apiculteurs mettent à disposition des agriculteurs des ruches très actives et en pleine forme. Pas facile car les transhumances permanentes, d'une culture en fleur à une autre culture en fleur, sont épuisantes. Les ruches sont transportées par centaines sur d'énormes camions à remorques, souvent sur de longues distances. Aussitôt installées, les abeilles reprennent leur activité et doivent s'adapter à un nouvel environnement, une nouvelle nourriture et souvent de nouveaux pesticides. Elles ne resteront que quelques jours puis elles seront à nouveau déplacées. A chaque déplacement, chaque ruche perd quelques milliers de butineuses et certains apiculteurs déplacent leurs ruches jusqu'à quinze fois dans l'année. Aussi, en fin de saison, les colonies sont moins populeuses et épuisées. Les prédateurs comme le varroa les attaquent plus facilement. Plus grave : beaucoup sont atteintes du syndrome d'effondrement des colonies (colony collapse desorder ou CDD en anglais) c'est-à-dire la mort ou la disparition complète. Plutôt que de les soigner, la tendance aujourd'hui est de les laisser mourir voire même à les euthanasier. En France, les apiculteurs -traditionnels pour la plupart- s'insurgent contre cette conception de l'apiculture qui assimile les abeilles à des biens " jetables ".

Sélection génétique pour plus de performances

Pour faire face à un renouvellement de plus en plus important des colonies et satisfaire cette nouvelle organisation du marché, un peu partout dans le monde des entreprises apicoles se sont spécialisées dans l'élevage d'essaims, de bourdons et de reines. D'autant que les reines sont moins fertiles et remplacées souvent au bout d'un an au lieu de trois. On parle même d'une durée de vie de seulement six mois aux Etats-Unis. La baisse de fertilité concerne également les mâles.

Certains pays ont fait une spécialité de cet élevage comme le Chili, l'Argentine, l'Australie et la Nouvelle-Zélande. Les abeilles sont expédiées par camion et souvent par avion sur tous les continents. Comme pour tous les animaux de rentes, la génétique est utilisée afin de sélectionner les abeilles les plus performantes au regard des tâches attendues : pollinisation, production de miel ou reproduction. Les reines sont souvent vendues inséminées. L'insémination artificielle avec des semences sélectionnées de bourdons, se pratique couramment. Pour les apiculteurs de l'hémisphère Nord, ces abeilles venues du Sud ont un avantage. Elles sortent tôt d'hibernation et leur saison de travail est donc plus longue. Mais gare au froid. Elles y résistent mal. Et si le printemps est en retard, il faut les nourrir en attendant les premières fleurs. Ce qui est souvent le cas en Europe depuis quelques années.

Une baisse de résistance inquiétante

Un phénomène plus durable inquiète les chercheurs. Ces abeilles importées, de différentes races, se croisent avec les abeilles endémiques un peu partout dans le monde. Les abeilles issues des croisements hibernent moins longtemps et résistent moins bien aux conditions climatiques et surtout au froid. Conséquences : ces fragilités nouvelles accroissent encore les mortalités.

" Il faudrait faire une pause dans les importations et laisser faire la nature pour permettre aux abeilles hybrides de s'adapter à leur environnement, ce qui peut demander quelques générations. Mais si nous continuons les hybridations à cette vitesse, nous prenons le risque de voir l'espèce s'affaiblir au point qu'il faudra les nourrir et les soigner pour assurer leur survie ", estime Lionel Garnery, chercheur au CNRS.

Un conseil avisé qui ne serait pas tenable sans supprimer les pesticides tueurs d'abeilles. Car les abeilles continueraient de disparaître. La production de miel baisserait encore (32000 tonnes en 1995, 20 000 en 2011, moins de 10 000 en 2016). Les apiculteurs seraient menacés de disparition et les agriculteurs de baisses critiques de rendements.

Même s'il est déjà tard, jusque-là les chercheurs n'ont pas été entendus. Les importations d'abeilles sont en plein boom.

Anne-Françoise Roger

A lire en complément :

"Les insectes pollinisateurs, facteur le plus déterminant des rendements agricoles" sur www.lemonde.fr

Le déclin des insectes pollinisateurs inquiète fortement les Nations Unies