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Pour Pierre Rabhi "il faut passer d'une logique de la mort à une logique de la vie"

Publié Le 21 Octobre 2011 à 18h10
 
Agriculteur biodynamique, philosophe et essayiste défendant un système de production plus respectueux de l'homme et de la terre, Pierre Rabhi nous a accordé une interview exclusive, faisant part de ses coups de gueule, coups de coeur et conseils écolos.
Pierre Rabhi
DOSSIER SPECIAL
  1. Bioaddict.fr : Pouvez-vous revenir sur le déclic de votre intérêt pour l'environnement ?

    Pierre Rabhi : Dans les années 60, alors que j'étais dans une démarche retour à la terre et que nous souhaitions avec ma femme Michèle, nous rapprocher de la nature. Il me fallait passer par un apprentissage qui m'a obligé à faire quelques études de base et à pratiquer en tant qu'ouvrier agricole. J'ai alors découvert l'agriculture moderne et l'utilisation massive d'intrants chimiques (pesticides, engrais, organochlorés, organophosphorés, etc). C'est à ce moment-là que j'ai pris conscience que nous faisions fausse route. Et j'ai tout de suite remarqué qu'on pouvait élargir ce cercle destructeur à bien d'autres activités humaines. Il y avait une incompatibilité de plus en plus flagrante entre ma vision du monde et de la nature, et le comportement humain dans le monde occidental. Je suis alors rentré en dissidence.

  2. Une rencontre qui vous a marquée :

    Quand nous sommes arrivés en Ardèche ma femme et moi, nous avons été invités par le docteur Pierre Richard, qui est devenu par la suite un grand ami à moi. Ses travaux ont notamment permis de faire le lien entre la santé humaine, la santé physique et l'environnement. C'est une personne qui a joué un rôle essentiel dans ma prise de conscience.

  3. La cause environnementale qui vous tient le plus à coeur :

    Je suis arrivé à l'écologie par la culture de la terre, une voie concrète et pratique. C'est en passant par la compréhension de la terre nourricière que j'ai pu avoir une vision globale de l'urgence absolue à laquelle nous sommes confrontés. Une terre polluée, c'est un environnement pollué, qui contamine les êtres vivants qui le peuplent. La terre a été mon "portail" pour comprendre le reste.

  4. Si vous étiez président, quelle serait votre première mesure pour améliorer l'agriculture conventionnelle ?

    Tout est prioritaire ! Aujourd'hui, il faut passer de la logique de la mort, qui est celle des produits chimiques, à une logique de la vie. Pour y parvenir, je ne suis pas partisan des interdictions en série et à l'aveugle. Mon idée serait plutôt de commencer par mettre en place un débat national englobant toutes les tranches de la population. Il faut d'abord mettre en oeuvre une phase pédagogique structurée pour que la population comprenne qu'il en va de notre survie.

  5. Une personne que vous souhaiteriez convertir à la bio ?

    Chaque être humain a son histoire et un ressenti différent. Pour convaincre tout un chacun de la nécessité de changer notre comportement, il faut interpeller chaque conscience. C'est ça qui m'intéresse ! Adapter mon discours à ceux qui ne sont pas de ma classe sociale, par exemple. Je peux citer la princesse de Polignac avec laquelle je suis très ami. 

    Comment faire que les consciences se rencontrent, dialoguent, convergent et agissent ensemble, malgré leurs différences identitaires historiques ? Aujourd'hui on ne parle plus de castes face à l'urgence environnementale. Nous sommes tous conscients que nous sommes en train de détruire la vie. Donc conscients de notre inconscience...

  6. Un auteur qui vous a particulièrement inspiré :

    J'invite mon entourage à relire des auteurs comme Fairfiled Osborn, avec notamment La planète au pillage. Mais aussi La danse avec le diable du journaliste Günther Schwab, Un printemps silencieux de la biologiste Rachel Carson ou encore Expansion et nature de l'artiste Robert Hainard. Des livres qui ont provoqué une réelle prise de conscience ! Malheureusement, ces auteurs ont été mal entendus et leur couverture médiatique n'a été que trop ponctuelle.

  7. La dernière bonne résolution écolo que vous avez prise :

    Il s'agit d'une résolution adoptée avec mes amis de Colibri. Si vous allez sur le site vous verrez que pour les élections de 2012, nous lançons une campagne parallèle. La politique en actes ! C'est à dire réunir des consciences indignées pour que nous construisions la société de demain avec tous nos artisans du changement. Dans tous les domaines, que ce soit l'architecture, la médecine, les énergies ou l'agriculture, les innovations existent déjà, elles sont quotidiennes. Mais on elles ne sont pas prises au sérieux, considérés comme marginales. Pourtant, ce sont ces innovations qui permettront de construire l'avenir. 

  8. La prochaine bonne résolution écolo que vous allez prendre :

    Mon engagement et ma créativité sont en permanence en éveil. Lorsque cela fait déjà 50 ans que l'on emprunte cette voie, on se confronte forcément au meilleur comme au pire. C'est un cheminement parsemé de joies et de souffrances, de réalisations, d'échecs, de témoignages extrêmement riches... Mais je continue d'apprendre tous les jours, ne serait-ce qu'en cultivant mon jardin. Et j'essaie de rester " connecté " autant que possible à la nature, malgré mes occupations diverses. 

  9. Une initiative bio qui mérite d'être soulignée ?

    Difficile de répondre, car il y en a partout ! Que ce soit en Ardèche, en Bretagne... Ces initiatives sont multiples et elles sont très touchantes car elles sont l'oeuvre de personnes qui ont réellement le souci du monde.  Ces personnes sont de plus en plus nombreuses heureusement.

  10. Un lieu où vous vous sentez proche de la nature :

    Chez moi ! (rires) En ce moment même, j'observe par ma fenêtre un paysage d'automne magnifique. Le ciel bleu et la végétation de mon jardin sont magnifiques, je respire un air pur - du moins je le crois - que voulez-vous, je suis milliardaire !

  11. Si vous deviez résumer l'agriculture biodynamique en un mot :

    L'agriculture du subtile.

  12. Un concept/une invention écolo en laquelle vous croyez :

    L'humus, qui étymologiquement fait référence à l'humanité, l'humidité, l'humilité, etc. Je dis que je suis un serviteur de l'humus, c'est-à-dire un serviteur de la vie au travers des matières organiques qui se dégradent pour recréer la vie. Son utilisation dans l'agriculture est fondamentale.

  13. Votre argument imparable pour convaincre un écolo-sceptique :

    Il y a plusieurs manières de convaincre les consciences et les individualités. Mais quand quelqu'un ne veut pas comprendre que quand il mange des denrées ou de l'eau dénaturées, il est en train d'agresser son propre corps, qu'est ce que je peux lui dire ?! S'il n'est pas sensible à un tel argument, comment faire ? N'est-ce pas tout simplement un manque d'intelligence ? Des êtres intelligents ne feraient pas de la planète ce qu'on en fait...

  14. Un message pour nos lecteurs ?

    Il y a un immense monsieur qui a déclaré il y a très longtemps " aimez-vous les uns les autres ". Que dire de mieux ?! Ce n'est pas la peine d'aller manifester contre ceci ou cela si en contrepartie, on passe son temps à gâcher la vie de ceux qui nous entourent. Ce n'est pas toujours facile de faire triompher l'amour mais je pense que c'est la plus grande puissance que la vie nous a donné.

 

Propos recueillis par Alicia Muñoz