La mer Méditerranée: une poubelle à ciel ouvert

Publié Le 19 Août 2012 à 12h01
 
Un rapport de l'Agence de l'Eau Rhône-Méditerranée et Corse a révélé que des milliers de tonnes de produits toxiques de toute nature sont déversés chaque année dans la mer Méditerranée, ultime réceptacle des pollutions des bassins Rhône-Méditerranée et de Corse.

Depuis la construction du barrage d'Assouan sur le Nil, le Rhône est la première voie d'apports fluviatiles à la mer Méditerranée. Avec un débit moyen de 1700 m3/s à son embouchure, trois fois supérieur à la somme des débits des autres fleuves méditerranéens (Ebre : 200 m3/s, Arno : 103 m3/s, et Tibre : 234 m3/s), le Rhône peut véhiculer des quantités importantes de contaminants chimiques.

Quels sont ces produits ? En quelles quantités sont ils déversés, quels sont les risques ?

Des suivis très fins, adaptés à la quantification des flux dissous, particulaires et polluants associés, ont été mis en place au niveau de la Station Observatoire du Rhône en Arles (SORA). Le constat présenté dans un rapport* de l'Agence de l'eau Rhône-Méditerranée et Corse, rattaché au Ministère de l'Ecologie, est inquiétant.

Augmentation des nitrates, diminution des phosphates

L'augmentation des concentrations en nitrates est une des caractéristiques majeures du changement de qualité des rivières en Europe au cours des 20 à 30 dernières années. Cette augmentation est essentiellement due à l'utilisation d'engrais azotés dans l'agriculture qui, pour la France, a plus que doublé depuis les années 50.

En revanche une nette diminution des flux de phosphates a été observée suite aux mesures prises pour limiter l'usage des détergents phosphatés et pour l'amélioration du traitement des eaux usées.

Mais l'évolution opposée de ces deux éléments, à la base de la chaîne trophique marine, tend à accentuer le déséquilibre nutritif (dystrophie) de la Méditerranée, mer oligotrophe caractérisée par un déficit en phosphore par rapport à l'azote.

Très forte présence d'éléments métalliques : fer et aluminium

Les observations montrent aussi que les éléments métalliques représentent plus de 90% des flux de contaminants dissous et particulaires.

Les flux dissous d'éléments métalliques représentent ainsi plus de 90% des flux dissous de contaminants en 2008, 2009 et 2010. Dans le même temps, les flux particulaires d'éléments métalliques représentent 99% des flux de contaminants pour chacune de ces trois années. La majorité d'entre eux sont naturellement présents dans l'environnement, tels le fer et l'aluminium très répandus sur terre et qui représentent en 2010 plus de 90% des flux particulaires d'éléments métalliques.
Mais en 2010 une augmentation significative des flux d'éléments traces métalliques a été enregistrée.

2000 tonnes de zinc

Avec près de 2000 tonnes, les quantités de zinc qui ont transité par le Rhône vers son estuaire et la mer Méditerranée sont très importantes. Elles sont liées à corrosion des toitures et gouttières, usure des pneumatiques, incinération des ordures ménagères, industriels... Or, une exposition chronique au zinc peut être toxique pour les micro-crustacés, coquillages et poissons.

Des dizaines de tonnes de pesticides

Les flux de pesticides représentent plusieurs dizaines de tonnes chaque année. 99% des flux de pesticides ont transité par la phase dissoute dont la majeure partie est représentée par seulement quelques substances, notamment :

 

  • le foséthyl aluminium mesuré à de multiples reprises (16 tonnes). Sur la période 2008-2010, ce pesticide est le fongicide le plus fréquemment quantifié et l'un des plus vendus (1700 tonnes entre 2008 et 2010) ;
  • l'AMPA quantifié dans 50% des échantillons (12 tonnes) est issu de la dégradation du glyphosate, substance active du Roundup désherbant dont l'usage est très largement répandu. Sur la période 2008-2010, l'AMPA est la substance pesticide la plus présente dans les eaux de surface des bassins Rhône Méditerranée et Corse (300 stations contaminées). Le glyphosate est en tête des ventes de pesticides avec près de 4 000 tonnes vendues sur les années 2008, 2009 et 2010.

 

Des tonnes de HAP

Pendant la phase de l'étude, 30 tonnes de HAP ( Hydrocarbures Aromatiques Polycycliques) ont transité au niveau du Rhône à Arles.

Les HAP sont des composés toxiques dont les émissions dans l'environnement sont très répandues, et dont l'origine est majoritairement diffuse et atmosphérique (combustion des matières fossiles pour la production d'énergie, chauffage, transport...).

Parmi eux, le benzo (a) pyrène, cancérogène avéré, est celui que l'on mesure le plus fréquemment dans l'eau (40 % des prélèvements) et dans les sédiments (80 % des prélèvements).

Bien que ces composés soient généralement peu solubles dans l'eau et s'absorbent préférentiellement sur les matières en suspension, les 18 HAP analysés ont été quantifiés sur les deux phases, dissoutes et particulaires.
Les HAP se dégradent très lentement et peuvent s'accumuler dans les organismes vivants (phytoplancton, zooplancton, bivalves, gastéropodes).

100 à 200 kg de PCB

Les flux de PCB ( Polychlorobiphényls) du Rhône à la Méditerranée représentent entre 100 et 200 kg chaque année.

En fonction du nombre et de l'intensité des crues enregistrées au cours d'une année, les flux de PCB ont varié de 100 kg/an (année 2010) à 200 kg/an (année 2008).

Les PCB sont des produits de synthèse fabriqués industriellement dans des quantités très importantes (estimées à 1 millions de tonnes entre les années 30 et 80). Ce sont des composés particulièrement stables, faiblement biodégradables et toxiques pour les organismes aquatiques et la santé humaine. C'est pourquoi ils sont encore présents dans l'environnement, malgré leur interdiction en France depuis 1987.

120 tonnes " d'autres " contaminants organiques

120 tonnes de contaminants organiques " autres " ont également transité au niveau du Rhône à Arles.

Si l'on excepte les grands groupes de composés que sont les pesticides, les HAP, les PCB et les métaux, près de 200 substances " autres " ont été mesurées dans les eaux du Rhône.
90% des flux de ces substances " autres " ont transité par la phase dissoute.
Près de 30 substances ont été quantifiées au moins une fois mais seules deux d'entre elles constituent les principaux flux polluants : le DEHP et l'EDTA.

Le DEHP, est un phtalate qui entre dans la composition de nombreux matériaux plastiques, avec respectivement pour les années 2008, 2009 et 2010 des flux de 40, 6 et 4 tonnes.
Bien que l'année 2008 ait été marquée par des épisodes de crue importants, les flux de DEHP semblent diminuer de manière significative .

L'EDTA (acide EthylèneDiamineTetraAcétique), analysé dans l'eau et quantifié depuis 2010, représente quant à lui 25% des flux de contaminants organiques (29 tonnes). L'EDTA est un agent utilisé dans plusieurs procédés industriels et qui entre dans la formulation de nombreux produits (détergents, cosmétiques). En raison de faibles capacités d'adsorption et de biodégradabilité, et d'une solubilité élevée, la concentration en EDTA peut rapidement augmenter dans le milieu aquatique. Toutefois, les concentrations mesurées (maximum de 0,012 mg/l) restent inférieures à la valeur guide pour l'eau potable proposée par l'Organisation Mondiale pour la Santé (0,6 mg/l). Mais nous savons bien que Les valeurs guide sont régulièrement remises en question.

*Rapport décembre 2011

Stella Giani