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interview

Pour Hubert Reeves, "il faut transcender nos intérêts égoïstes et nous unir autour de l'essentiel"

Publié Le 9 Décembre 2011 à 14h22
 
Le célèbre scientifique Hubert Reeves s'engage en faveur de la planète mais aussi de la biodiversité aux côtés de la Ligue Roc. Pour les présidentielles 2012, l'association a décidé d'évaluer les candidats en envoyant à chacun un questionnaire précis sur la prise en compte de la biodiversité dans leur programme. Pourquoi est-il important de protéger la biodiversité ? L'expert Reeves répond aux questions de bioaddict.fr.
Hubert Reeves, président de la Fondation ROC
DOSSIER SPECIAL
  1. Votre amour pour la biodiversité-a-t-il un lien avec votre parcours d'astro-physicien ? Si oui quel a été le cheminement ?

    Mon amour de la nature remonte à l'enfance et j'ai hésité entre les sciences de la Terre et l'astronomie. Professionnellement j'ai opté pour l'astrophysique mais j'ai toujours ressenti le besoin d'immersion dans la nature. Et constatant sa dégradation, j'ai décidé, la retraite venue, de consacrer un peu de mon temps à défendre la biodiversité pour elle-même et pour nous-mêmes qui en faisons partie et en dépendons.

  2. Qu'attendez-vous des candidats à la présidentielle 2012 en matière de biodiversité (un exemple de mesure à intégrer dans les programmes) ?

    La biodiversité, c'est fondamental. Notre existence est liée à tout le vivant dans la biosphère. Et rétablir la santé de la nature prend du temps. S'y prendre dès maintenant serait sage! Mais les effets ne seront pas instantanés. C'est comme une forêt qu'on plante, ce sont les héritiers qui bénéficieront de la vente du bois! 

    La politique a des difficultés à intégrer le long terme car les mandats électifs de courte durée entraînent à ne considérer que le futur immédiat. Mais les citoyens sont de mieux en mieux informés des périls dont leurs enfants et leurs petits-enfants pâtiront. Alors les candidats - qui sont souvent eux-mêmes des parents - sont poussés à se préoccuper des répercussions des décisions d'aujourd'hui sur demain et après-demain. 

    C'est à eux de proposer des solutions de développement durable. Et ce sont leurs réponses que nous apprécierons. Ils ont des équipes de spécialistes et peuvent donc échafauder un programme qui tienne la route !

  3. L'UICN vient de rédiger un guide régional afin de guider au mieux les scientifiques qui pratiquent le recensement des espèces. Est-ce selon vous une priorité, d'améliorer la méthodologie et la couverture du recensement des espèces ?

    Connaître nos richesses est une bonne idée. Nous avons fait l'inventaire de notre patrimoine architectural de la cathédrale au simple lavoir municipal. Nous avons des anthologies de nos poètes, des catalogues des morceaux de musique... Les richesses naturelles dont nous disposons sont encore plus précieuses car elles conditionnent le maintien de la vie humaine dans les meilleures conditions possibles. Savoir ce qui est encore disponible pour assurer le bon fonctionnement d'un milieu, c'est pouvoir surveiller comme on surveille toute machine sauf que dans la nature on ne peut remplacer une espèce manquante comme on remplace une pièce dans une machine. Toute espèce disparue l'est à jamais.


  4. Hormis cette initiative, quelles sont celles qui vous semblent prioritaires pour protéger la biodiversité en France ?

    Les lois Grenelle et la stratégie nationale de la biodiversité (SNB) indiquent la nécessité de supprimer les subventions dommageables à la biodiversité. Et le Centre d'Analyse Stratégique (CAS) rattaché au Premier ministre a publié en novembre dernier le rapport intitulé " Les aides publiques dommageables à la biodiversité ". Pourvu qu'il ne soit pas mis aux oubliettes! Le groupe de travail présidé par Guillaume Sainteny a, de plus, proposé des pistes de réforme. C'est un travail intelligent.

    Commençons en effet par faire l'économie de ces dépenses néfastes pour allouer les sommes épargnées à des actes positifs pour la biodiversité. Ce serait un pas de plus dans le bon sens... L'Europe devrait faire de même...

  5. Avez-vous des exemples de mesures de conservation qui ont fonctionné par le passé. Si oui pour quelle(s) espèce(s) ?

    Aucun pays européen n'a réussi à atteindre l'objectif de l'Union Européenne de limiter en 2010 la perte de biodiversité. Cette perte continue. Pourtant les textes nationaux ou internationaux ont sans doute évité que ce soit pire ! Et comme la biodiversité, ce ne sont pas que des espèces, qu'il faut sortir de cette idée, attirez l'attention sur les espaces nécessaires aux espèces! 

    La Convention de Ramsar a indéniablement contribué à sauvegarder les zones humides d'importance internationale. La France y a adhéré en 1986 en désignant la Camargue. Et grâce au Grenelle de l'Environnement qui a fait de la préservation de tels espaces une priorité, l'acquisition de 20000 hectares de zones humides particulièrement menacées a été décidée. C'est en cours de réalisation. Un pas après l'autre...

  6. Le Protocole de Nagoya a récemment été signé par la France. Que pensez-vous de cet accord non contraignant ?

    Tout pas dans la bonne direction est appréciable et nous avons apprécié les accords de Nagoya. Nous les exposons sur le site dédié : biodiversité2012.org

    Comment croire que tous les Etats participant à un tel événement pourraient décider unanimement d'un protocole contraignant?

    La politique des petits pas est la seule qui mène au but car personne n'a de baguette magique pour obtenir le maximum en une fois.

  7. Que pensez-vous du climato-scepticisme à l'oeuvre actuellement dans certains pays participants au Sommet de Durban ?

    Parlons plutôt de la prise de conscience majoritaire de la réalité des problèmes climatiques et de la nécessité pour la communauté internationale de " démontrer notre capacité à transcender nos intérêts égoïstes et à nous unir autour de l'essentiel que représente à ses yeux l'effort collectif à mener par l'ensemble des pays, dans le sens d'un consentement global autour d'un régime climatique " plus efficace, plus équitable, y compris une deuxième période d'engagement, au titre du Protocole de Kyoto " (ndlr : extrait du discours de M. Souleymane Ndéné Ndiaye ).

  8. Bientôt la conférence de Rio + 20. Que peut-on espérer ?

    L'avenir dépend en grande partie des décisions actuelles des gouvernements et du comportement des populations. Espérons que les programmes électoraux donneront une vision d'avenir et surtout indiqueront les moyens pour que cette vision ne soit pas qu'un rêve. Car il faut aussi du réalisme. Qui réussira cette union?

    Propos recueillis par Alicia Muñoz