interview people

Pour Jean-Louis Etienne nous sommes dans l'urgence de la transition énergétique

Publié Le 4 Novembre 2011 à 10h29
 
Médecin nutritionniste de formation et grand passionné d'exploration, Jean-Louis Etienne nous livre ses coups de gueule, coups de coeur et bonnes résolutions bio et écolos. Une interview exclusive pour bioaddict.fr.
Jean-Louis Etienne
DOSSIER SPECIAL
  1. Bioaddict. fr : Etes-vous plutôt bio addict ou bio novice ?

    Jean-Louis Etienne : Bio addict !

  2. Le déclic de votre intérêt pour l'environnement ?

    J'ai toujours été fasciné par la biologie. C'est à la fois un domaine d'une très grande complexité et un univers fabuleux. Compte tenu de ma formation de médecin, je me suis d'abord intéressé au fonctionnement du corps humain. Mais je suis passionné par le vivant dans son ensemble, ses capacités d'adaptation aux changements et tout ce qui a trait au " bio " : biologie, biodiversité, biosphère...

  3. Etes-vous plutôt écolo-optimiste ou écolo-pessimiste ?

    Je suis écolo-optimiste, ou plutôt "bio-optimiste". J'espère que l'homme va perdurer dans un équilibre de prospérité. Sinon à quoi bon continuer ?

  4. Le problème environnemental qui vous semble le plus préoccupant ?

    En France, je dirais que la question de l'avenir énergétique m'intéresse et me préoccupe tout particulièrement. Sachant qu'en France, 3 foyers sur 4 sont alimentés par l'énergie nucléaire, comment effectuer une transition énergétique sans subir de difficultés d'approvisionnement ? Il faut que le métro et le RER continuent de fonctionner, que les personnes qui en ont besoin puissent continuer de faire des scanners, très gourmands en kWh, etc. 
    Autre exemple tout aussi complexe : 95 % des transports fonctionnent au pétrole. Lorsqu'on sait que d'ici un demi-siècle, nous manquerons de cette ressource, comment va-t-on faire la transition des énergies de stock (fossiles) aux énergies de flux (renouvelables) ? A mon sens, c'est l'équation du siècle. L'exploitation des énergies de flux dépend seulement de notre intelligence : comment exploiter les flux de vent, les flux solaire, les flux organiques, etc. Ces défis-là sont très intéressants !

  5. Si vous deviez choisir un mode de transport durable :

    Le voyage à la voile, bien-sûr ! On peut faire le tour du monde avec le vent.

  6. Si vous deviez choisir entre les agrocarburants ou l'électrique ?

    L'électrique. Le bilan carbone des agrocarburants est bien trop mauvais à mon sens.

  7. La dernière bonne résolution écolo que vous avez prise ?

    J'en prends tous les jours à la maison. 
    Lors de mes expéditions, je suis amené à consommer beaucoup d'électricité mais mon défi est d'utiliser en permanence des sources d'énergies renouvelables ou d'énergies locales. On ne se rend pas compte, dans la vie de tous les jours, de la facilité avec laquelle on accède à l'énergie. On branche nos appareils à des prises murales sans savoir ce que cela implique par derrière. Mes expéditions m'ont permis de me pencher sur la question de l'approvisionnement énergétique et de prendre conscience de sa préciosité. J'ai également intégré les réflexes d'économies d'énergie et d'eau au quotidien, et cela ne me pénalise nullement.

  8. La prochaine bonne résolution écolo que vous allez prendre ?

    C'est une double action, à la fois bonne pour la planète et pour la santé : limiter ma consommation de viande. L'humanité est devenue carnivore. Même les Asiatiques dont le régime alimentaire était principalement végétarien ont pris cette habitude. Or, pour faire de la viande pour autant de personnes, il faut des élevages intensifs, nourris avec des céréales issues de l'agriculture intensive, etc. Tout cela a un bilan énergétique dramatique. Il faudrait déjà limiter sa consommation de viande à 4 ou 5 repas par semaine et faire appel à d'autres sources de protéines (produits laitiers et protéines végétales). Nos menus ne devraient plus être conçus autour de la valeur protéique de la viande et des graisses saturées mais autour des glucides lents (blé, maïs, riz, pommes de terre et pâtes) et des protéines végétales.

  9. Un produit bio dont vous ne pourriez pas vous passer ?

    J'évite les pesticides autant que possible, mais il y en a partout. Avec toute cette pollution et les nouvelles maladies qui vont de pair, je me demande si on ne va pas finir par muter (rires).

  10. Un lieu où vous vous sentez proche de la nature :

    C'est simple, dès qu'il y a un peu de nature, je me sens bien. Quand je ne suis pas en déplacement aux Etats-Unis, j'habite à Paris. La nature y est plutôt rare, mais il me suffit de lever les yeux au ciel pour me ressourcer. Le ciel est semblable à la mer : on peut s'y perdre à l'infini, jusqu'au cosmos.

  11. Une expédition qui vous a particulièrement marquée ?

    En 1986, j'ai été en solitaire au Pôle nord, alors qu'il n'y avait ni ligne téléphonique, ni accès à l'électricité. J'étais dans une démarche de sobriété  énergétique, si l'on peut dire. C'était une véritable " retraite " qui a été très difficile pour moi mais qui m'a permis d'effectuer un travail d'introspection et par la suite d'atteindre un état d'apaisement que je n'avais jamais connu auparavant. C'est une expérience qui force à puiser dans des ressources insoupçonnées pour apprendre à se déconnecter des influences et de l'agitation extérieures.

  12. Votre coup de gueule de l'actualité écolo ?

    On parle beaucoup de Bisphénol A en ce moment... Ce que je peux dire c'est que les enquêtes épidémiologiques sont essentielles mais qu'elles prennent du temps et qu'elles sont très complexes. Il y a beaucoup de variables à prendre en compte, en fonction des doses, des cocktails de substances, des individus etc. Aujourd'hui, si on a des doutes sur le Bisphénol A, il faut l'interdire par précaution. Toutefois, le principe de précaution ne doit pas empêcher d'avancer. Comme l'a si bien dit  Claudie Haigneré : "il faut avoir de l'audace avec prudence".

  13. Votre argument imparable pour convaincre un écolo-sceptique ?

    Etre climato-sceptique est justifié quand on est scientifique, mais sociétalement contre-productif, car derrière cette problématique du climat, il y a celle des énergies de stock fossiles qui vont à terme s'épuiser. Or, nous nous trouvons déjà dans l'urgence de trouver l'énergie qui remplacera le pétrole. On voit bien que l'on va avoir du mal à faire circuler les voitures à l'électricité. L'hydrogène va être requis pour des trajets de longues distances, en avion ou pour des transports plus lourds.

    Considérer que l'homme n'est pas un acteur du climat, c'est balayer ce problème sous-jacent. Certes, il y a un petit pourcentage d'incertitudes sur l'évolution du climat, mais dans une dizaine d'années déjà, nous serons confrontés à la nécessité de trouver de nouvelles ressources énergétiques. La lenteur des processus est effrayante...

  14. Pour finir, avez-vous un message pour nos lecteurs ?

    Il ne faut jamais baisser les bras. Tout s'acquiert par pallier. Des initiatives positives comme Bioaddict peuvent sembler semées d'embûches au départ, mais quand l'horizon s'éclaircit enfin, on se rend compte combien ça valait le coup.

Propos recueillis par Alicia Muñoz