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reportage

Reportage : carnet de voyage au coeur de l'Inde bio et équitable

 
 
William Tan Responsable Digital et Audiovisuel
Paris

William Tan est Responsable Digital et Audiovisuel chez Alter Eco. Passionné de voyages et de photographie, son métier lui donne l'opportunité de visiter des organisations de producteurs avec lesquelles Alter Eco travaille à l'étranger. De retour d'Inde, il nous transmet son carnet de voyage accompagné d'un reportage photo. En savoir plus sur le blog : blog.altereco.com

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 Photo de groupe avec Puran et Duraj
Photo de groupe avec Puran et Duraj

Dimanche 30 septembre, il est temps pour nos agriculteurs bio de Charente-Maritime d'aller à la rencontre des producteurs de thé bio de la coopérative MINERALSPRING. Ils sont dans l'impatience de pouvoir découvrir et échanger avec les producteurs.

Après un petit déjeuner assez copieux, nous prenons les jeep en direction de la coopérative en compagnie de Sailesh qui nous a rejoint et que nous avions accueilli en France la semaine dernière. Sailesh travaille pour l'ONG indienne  DLR PRERNA en charge d'accompagner la coopérative dans son développement. Il nous fait l'honneur de participer avec nous dans quelques jours à la Grande Marche Non-Violente d'Ekta Parishad ...

Nous traversons la ville de Darjeeling, une ville avec une élévation d'environ 2050 mètres d'altitude sur les contreforts de l'Himalaya reconnue pour être la ville principale d'une des plus grandes régions de thé dans le monde. Cette région s'est fortement développée pendant l'époque coloniale anglaise. Les anglais en ont fait une terre de prédilection pour la culture du thé.

En traversant la ville, nous admirons ce beau contraste qui s'offre à nous, des routes avec de nombreux véhicules et piétons mais qui nous donne droit à des vues magnifiques sur des montagnes luxuriantes de végétation entourées de brume.

Nous quittons la ville pour rouler sur des routes qui sont de plus en plus étroites et qui nous font descendre légèrement en altitude. Nous croisons sur notre chemin de nombreux visages curieux et souriants ainsi que des femmes qui portent sur leur dos d'énormes paniers accrochés à leur tête remplies de feuilles de thé. En nous rapprochant de la coopérative, nous découvrons une région vraiment reculée où la population locale n'est pas habituée à voir des étrangers. Une population qui est à grande majorité d'origine népalaise et qui s'est installée dans ces montagnes il y a environ 150 ans. En effet, à cette époque la région était peuplé uniquement de quelques indigènes indiens (Adivasi), la population népalaise y migra en apportant leurs traditions et religion comme le bouddhisme tibétain.

Pendant l'époque coloniale, les anglais installèrent de grandes plantations de thé, beaucoup de ces népalais se mirent à y travailler.

Un accueil chaleureux !

Nos jeeps s'arrêtent et à notre surprise générale nous sommes accueillis par Puran, un producteur de thé que nous avions également accueilli en France avec Sailesh. Puran est accompagné de Duraj qui est en charge d'auditer les différentes fermes de la coopérative et de la gestion administrative.

Puran nous invite dans sa petite maison et nous sert le chaï, un délicieux thé aux épices que nous délectons tous avec plaisir. Il nous présente ses 2 enfants, sa femme ainsi que sa belle-mère.

Nous en apprenons un peu plus sur la culture indienne où il n'est pas rare que les grands-parents habitent avec les parents et les enfants. Nous apprenons que le mariage en Inde est traditionnellement arrangé et qu'il est difficile de déroger à cette règle... Le mariage est aussi important que la construction d'une maison. Les parents économisent depuis le plus jeune âge de leurs enfants en vue du mariage. La dot de mariage que reçoivent les mariés peut servir à payer les études de leurs enfants. Le système des castes incitent fortement les parents des castes supérieures dans le choix de l'époux/épouse afin de perpétuer au mieux les richesses et la renommée de la famille.

Après nous avoir servi le thé, Puran nous fait visiter sa maison ainsi que les alentours. Il nous accompagne ensuite au bureau de la coopérative afin que nous puissions participer à une réunion générale avec d'autres producteurs et en savoir plus sur MINERAL SPRING.

Un historique passionnant...

Puran et Duraj nous emmène faire une balade le long de la rivière MINERAL SPRING dont la coopérative porte le nom. Nous arrivons au bureau de la coopérative après une bonne demi-heure de marche.

Comme nous sommes assez nombreux, la réunion a lieu à l'extérieur. Nous commençons par une présentation de MINERAL SPRING dont l'historique est vraiment passionnant...

Depuis le départ des anglais en 1947, suite à l'indépendance acquise en Inde, les plantations de thé du Darjeeling ont été de plus en plus abandonnées dû à leur mauvais état et à l'incapacité de pouvoir en retirer des financements pour payer les salaires. En 1965, la plantation de thé dans laquelle travaillaient les parents de Puran a dû fermer. Les temps ont été très difficiles dans cette région car il n'y avait plus de travail et il était devenu difficile de pouvoir manger à sa faim. A cause de la malnutrition, beaucoup de femmes enceintes ont donné naissance à des enfants handicapés (enfants malentendants, malvoyants à la naissance, déformations physiques...). La population ne recevait aucune aide du gouvernement. Cette situation a duré 10 ans jusqu'à ce que des fermiers locaux se décident à replanter afin de pouvoir s'approvisionner en nourriture. Ils ne plantèrent pas uniquement du thé mais aussi des arbres fruités, des légumes ainsi que des épices.

En 1977, le gouvernement distribue de manière équitable les terres aux habitants de cette région. Mais la productivité n'était pas bonne du fait des autres cultures comme celle de la pomme de terre et des petits pois.

A la fin des années 80, la région manque terriblement d'infrastructures routières et électriques. L'ONG DLR PRERNA intervient auprès de 3 villages pour remédier à cette situation. En 1998, la coopérative MINERAL SPRING est créée grâce au travail d'accompagnement de l'ONG.

Aujourd'hui ce sont 11 villages qui appartiennent à la coopérative, ce qui rassemble pas moins de 573 familles qui vivent principalement de la culture du thé. La surface moyenne cultivée est de 2 à 3 hectares et nous sommes dans un système agricole basé sur la polyculture (thé, oranges, gingembre, curcuma, goyaves, ananas, tapioca etc...).

Fort de toute cette expérience, des étudiants étrangers visitent la coopérative de MINERAL SPRING afin de faire leurs thèse de Doctorat en Anthropologie ou Biologie. Cela facilite les échanges avec l'extérieur et met en confiance les producteurs qui sont fiers de leurs terres.

De nos jours MINERAL SPRING est la seule coopérative de tout le Darjeeling à être certifiée à la fois agriculture biologique et commerce équitable.

La Rencontre...

Lors de la réunion, malgré le fait que l'on soit une quarantaine, chacun est amené à se présenter devant tout le monde. Les producteurs indiens commencent à se présenter en nous décrivant leur rôle respectif dans la coopérative. En plus de leur activité de producteurs, certains appartiennent à des comités : comité en charge de la prime du commerce équitable, comité en charge du bien être des femmes, comité en charge du contrôle qualité, comité en charge de promouvoir la culture et l'éducation etc...

Nous rencontrons au passage les sept producteurs indiens de MINERAL SPRING qui viendront participer avec nous à la Grande Marche d'Ekta Parishad, certains de ces producteurs participent à la réunion et nous faisons leur connaissance. Le groupe s'agrandit et nous sommes maintenant 28 à participer à la Marche !

C'est ensuite à notre tour de nous présenter, nous en profitons au passage pour les remercier de leur chaleureux accueil. Après quelques échanges sur les pratiques agricoles en Charente-Maritime et dans le Darjeeling, les agriculteurs français sont étonnés de voir autant de rapprochements dans la manière d'être et dans cette vision partagée d'une agriculture familiale de polyculture qui respecte la biodiversité.

Ils échangent ensuite sur d'autres sujets comme la condition des femmes au sein de la coopérative. Un sujet qui est revenu à plusieurs reprises.
Nous avions 4 femmes productrices lors de la réunion qui ont accepté de répondre aux questions qui étaient majoritairement posées par les femmes de notre groupe.
La plus âgée nous livre son expérience personnelle où elle nous explique en quoi sa condition s'est grandement améliorée depuis qu'elle a rejoint la coopérative. A la base, les femmes étaient considérées comme n'étant utile qu'à réaliser les tâches ménagères. C'est grâce au soutien d'ONG et d'intellectuels népalais que les femmes ont pu commencé à rejoindre et travailler dans la coopérative. Elles finissent par gagner le respect de leurs proches et de la communauté de leur village. Certaines gagnent en responsabilités et en influence en prenant place au conseil ou en rejoignant des comités.

Un autre sujet longuement abordé était celui de l'éducation des enfants. Les parents travaillent dur afin de pouvoir financer les études de leur enfants afin que leur condition s'améliore dans l'avenir. L'éducation dans les villages reste cependant difficile car les enfants doivent parcourir plusieurs kilomètres à pied pour se rendre à l'école et qu'avec la fatigue, certains peuvent avoir tendance à somnoler. La plupart des parents n'ayant pas fait d'études, ils sont dans l'incapacité de pouvoir aider leurs enfants dans leurs devoirs.

A la question des producteurs indiens de savoir si leurs enfants peuvent ou non choisir leur avenir professionnel, les agriculteurs français répondent qu'ils sont vraiment libres de leur choix. Cela étonne les producteurs indiens qui pour la plupart souhaiteraient bien que leurs enfants continuent de travailler et d'entretenir l'exploitation familiale. En Inde, traditionnellement, l'avenir professionnel des enfants est bien souvent décidé par les parents.
Les agriculteurs français répondent qu'ils aimeraient également que leurs enfants puissent reprendre l'exploitation mais que la liberté dans le choix de mener leur vie est d'autant plus important. En effet, beaucoup d'agriculteurs de la CORAB n'ont pas commencé à vivre d'agriculture comme Luc qui travaillait dans l'enseignement et Pascal dans l'informatique...

Riche de ses échanges, les agriculteurs français sont touchés par les similitudes qu'ils peuvent trouver entre l'organisation de la CORAB et celle de MINERAL SPRING (polyculture, préservation de la biodiversité, vision de l'agriculture, année de création de la coopérative etc...) et par le témoignage de ces producteurs.

Maintenant il nous faut rejoindre les villages où vivent les familles de producteurs et aller à leur rencontre...