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Si rien n'est fait d'ici 2021, les pesticides chimiques pourront être utilisés en bio

Publié Le 8 Février 2018 à 13h58
 
Si rien n'est fait d'ici 2021, les produits chimiques de synthèse pourront être utilisés dans toute l'UE pour traiter les plantes en bio. Un article du nouveau règlement européen sur l'agriculture biologique, adopté à Bruxelles en novembre 2017, l'autorise. A lui seul, il pourrait détruire des décennies d'efforts pour développer un mode de production vertueux. La filière bio française fait pression pour que cela n'arrive pas.
La Commission Européenne veut autoriser l'usage des produits chimiques dans le traitement des cultures biologiques.

 

Trois années de négociation pour en arriver à remettre en cause les fondamentaux de l'agriculture biologique !

Le nouveau règlement européen de l'agriculture biologique a fait l'objet de trois ans de négociations afin de maintenir le haut niveau de qualité et de protection environnementale de ce mode de production. Des progrès certains ont été réalisés comme l'autorisation des semences paysannes jusque-là interdites. Mais l'été dernier, alors que les négociations tiraient à leur fin, la commission européenne a introduit un nouvel article qui rend légal l'usage de produits chimiques dans le traitement des cultures. Les représentants des agriculteurs biologiques français ont demandé au gouvernement de s'y opposer. Par un courrier d'abord puis un rendez-vous avec le ministre, qui n'ont rien donné. " Nous n'avons pas été entendus ", confient-ils. Et pourtant, l'enjeu est de taille.

Les pesticides sont composés de nombreux produits

Pour comprendre la portée de cet article (article 9 dans le projet de règlement consolidé), il faut savoir que les produits de traitements des plantes ou pesticides sont composés, en règle générale, de plusieurs substances. La substance efficace, appelée matière active (1), est souvent présente en petite quantité et accompagnée de nombreux autres produits de formulation parmi lesquels des coformulants (2), des adjuvants (3), ect.
La substance active est la seule à devoir passer la barrière des tests imposés par la réglementation sur les pesticides. Les produits qui l'accompagnent, co-formulants et adjuvants, relèvent d'un autre règlement européen moins contraignant, le règlement REACH pour " Registration, evaluation et autorisation of chemicals ".

Des produits beaucoup plus toxiques que la matière active

Pourtant, les adjuvants et coformulants peuvent se révéler plus toxiques que les matières actives, ils compensent parfois la relative efficacité d'une matière active choisie pour sa faible nocivité (ce qui lui permet de réussir le passage des tests).

L'équipe du professeur Séralini a ainsi démontré que les co-formulants s'avèrent plus toxiques que le glyphosate seul dans les produits à base de glyphosate. On y trouve de l'arsenic, du chromium et du cobalt*.

Ne parlons pas du mélange de tous les produits qui entre dans un seul pesticide. Mais le règlement européen n'impose pas de tester les produits en formulation, c'est-à-dire tels que mis sur le marché, comprenant matière active, co-formulants, adjuvants .... La dangerosité de ces produits n'est donc pas connue.

...qui seront autorisés en bio

Maintenant, revenons à l'article 9 du nouveau règlement UE consolidé de l'agriculture biologique. Que prévoit- il ? Il permet l'usage, en agriculture biologique, des phytoprotecteurs, synergistes, coformulants et adjuvants issus de la chimie de synthèse et autorisés en agriculture conventionnelle. Même si la matière active n'est pas d'origine chimique, on comprend que le produit en formulation pourra l'être et pourra s'avérer aussi toxique qu'un pesticide conventionnel.

L'article autorise ainsi " les phytoprotecteurs, les synergistes et les coformulants " issus de la chimie de synthèse " en tant que composants des produits phytopharmaceutiques ", et également " les adjuvants à mélanger avec des produits phytopharmaceutiques ".

Cet article 9 ouvre la porte aux firmes d'agrochimie intéressées par le marché du bio en plein essor. Il va également intéresser certains opérateurs économiques plus soucieux d'obtenir le label bio que de respecter l'environnement et la santé. Il risque très rapidement de troubler la confiance des consommateurs.

Les " actes délégués " pourraient fermer la porte à la chimie

Alors que faire ? Il reste la possibilité de fermer la porte à la chimie via les actes délégués (4) qui vont accompagner le règlement européen. Le nouveau règlement n'entrera en vigueur qu'en 2021 et les actes ne sont pas encore écrits. La filière de l'agriculture bio en France fait pression en ce sens : la Fnab qui représente les producteurs bio, le Synabio qui représente les entreprises bio de l'agroalimentaire, le réseau des magasins Biocoop et Ifoam Europe (International federation of organic agriculture movements) notamment, font pression pour revenir sur cet article. Mais seule la pression citoyenne pourra imposer à Bruxelles et aux Etats membres d'interdire les produits issus de la chimie.

Une autre solution consisterait à adopter un règlement plus contraignant en France mais cela ne règlerait rien pour les produits provenant de l'UE ou des pays tiers. Et certains acteurs français pourraient s'y opposer en invoquant des distorsions de concurrence.

Une fois de plus, les citoyens vont devoir défendre le contenu de leur assiette.

Anne-Françoise Roger

* lire le rapport "Toxicity of formulants and heavy metals in glyphosate-based herbicides and other pesticides"

1) Matière active : substance ou micro-organisme, y compris les virus, exerçant une action générale ou spécifique sur les organismes nuisibles ou sur les végétaux, parties de végétaux ou produits végétaux.

2) Co-formulant : substances ou préparations qui sont utilisées ou destinées à être utilisées dans un produit phytopharmaceutique ou un adjuvant, mais qui ne sont ni des substances actives ni des phytoprotecteurs ou des synergistes. Un co-formulant est dépourvu d'activité biologique phytosanitaire. Il est inclus dans le mélange afin de conférer au produit phytopharmaceutique les propriétés nécessaires à sa mise en oeuvre (antigel, antimousse, solvant, tensioactif...).

3) Adjuvant : produit que l'on ajoute aux pulvérisations de pesticides pour améliorer leur pouvoir de dispersion, d'étalement ou d'adhérence4) Phytoprotecteur : composé chimique qui induit des mécanismes de détoxication chez certaines plantes. Ils peuvent ainsi être utilisés en combinaison avec des herbicides, pour préserver la culture traitée.

5) Synergiste : matière sans action biologique qui améliore l'efficacité des pesticides

6) L'article 290 autorise le Parlement et le Conseil à déléguer à la Commission le pouvoir d'adopter des actes non législatifs de portée générale qui complètent ou modifient certains éléments non essentiels de l'acte législatif. Les actes non législatifs ainsi adoptés par la Commission sont appelés "actes délégués".