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Un bunker pour sauvegarder la biodiversité

Publié Le 29 Février 2012 à 13h00
 
A un millier de kilomètres du pôle Nord, l'archipel norvégien du Svalbard (Spitzberg) abrite depuis février 2008 un entrepôt international de semences végétales, également surnommé "chambre forte du Jugement dernier", sorte de chambre froide géante enfouie dans la montagne et hautement sécurisée.
Reportage : visitez la Chambre forte mondiale de graines du Svalbard, autrement appelé "grenier de l'Apocalypse".

La Réserve mondiale de semences du Svalbard  a pour objectif de sauvegarder la biodiversité face aux catastrophes naturelles, aux conflits et au changement climatique. Elle renferme ainsi en son sein des millions de graines du monde entier.

Un bunker de la biodiversité

La chambre forte comprend des pièces de la taille d'une piscine creusées dans la pierre gelée à environ 100 mètres dans la montagne et accessibles par un long tunnel. De 26 mètres de profondeur, le bâtiment d'entrée abrite le début du tunnel de 93 mètres qui transperce la montagne et donne accès à trois chambres fortes, chacune de 27 m de long, 6 m de large et 6 m de haut. Elles contiennent des étagères où sont rangées des graines dans des poches d'aluminium étanches, à leur tour conservées dans de grandes caisses. La chambre forte est protégée par plusieurs portes blindées fermées à clé, dotées chacune d'un code, ainsi que des capteurs de mouvements et des caméras de surveillance. Toutes ces mesures de sécurité ont d'ailleurs valu un petit surnom à cet entrepôt également ainsi appelé l" l'Alcatraz " des grains. Totalement interdite au public, la réserve n'ouvre que cinq à six fois par an, à l'arrivée de nouvelles graines.

" Si nous avons choisi Svalbard, c'est à cause du permafrost : pour une meilleure conservation, on descend à -18 degrés artificiellement, mais si le système cessait de fonctionner, les graines seraient malgré tout maintenues entre - 4 et - 5 degrés par l'action de la terre. Dans ce congélateur géant, aucun travail de recherche n'est réalisé, et ce ne sont que des duplicatas des semences, déjà conservées dans leur pays d'origine, qui sont entreposés " explique le professeur Roland Von Bothmer, un des rares à posséder la clé de ce bunker de la biodiversité. Si une variété de culture vient à disparaître, les Etats et institutions pourront ainsi récupérer les graines qu'ils ont déposées et dont ils demeurent propriétaires.

La chambre forte peut stocker 4,5 millions d'échantillons de graines, avec environ 500 graines par échantillon. Le premier dépôt dans la chambre forte, en février 2008, était une collection de graines de riz de l'International Rice Research Institute, apportée par le premier ministre norvégien Jens Stoltenberg et Wangri Maathai, Prix Nobel de la Paix. Les banques de graines du Nigeria, du Bénin, d'Afrique du Sud, du Canada, du Mexique, de Colombie, de Syrie, de l'Inde, des Philippines et de près de 80 pays ont ensuite transféré une première collection de 300 000 variétés de graines à l'occasion de l'inauguration des bâtiments.

Des échantillons de végétaux venus de Syrie, graines de blé, d'orge, de pois carré ou encore de pois chiche, ont rejoint mardi 28 février cette banque de graines portant ainsi à environ 740.000 le nombre de variétés stockées sur place.

Un projet controversé

La réserve mondiale de semences du Svalbard est financée par plusieurs gouvernements (à 70%), notamment la Norvège et la Banque nordique de gènes et le Fonds fiduciaire mondial pour la diversité des cultures (The Global Crop Diversity Trust), et également par divers organismes privés (à 5%) et fondations (à 25%) dont la Fondation Rockefeller, la Fondation Bill-et-Melinda-Gates, liée au géant semencier Monsanto, chantre des OGM, ou encore la Fondation Syngenta, également liée au business des OGM de maïs et de soja. Cette Arche de Noé verte est ainsi vivement critiquée par beaucoup à cause de ses sources de financement. Ces grands groupes semenciers internationaux ont en effet accès à ce trésor exceptionnel que répresente cette banque de graines et semences du monde entier, et l'opacité entourant le contrat qui régie la réserve de Svalbard et ses liens avec ses partenaires privés a de quoi inquiéter quelque peu... Ce grenier planétaire ne représente t'il pas un danger d'appropriation du vivant par ces firmes agro-industrielles ?

" Pourquoi conserver une graine pendant 10 ou 15 ans, alors qu'on sait qu'elle ne pourra pas être replantée et qu'elle perdra de toute façon sa capacité germinatoire ? s'interroge ainsi Guy Kastler, le délégué général du réseau Semences paysannes. L'objectif derrière est sans doute davantage de "numériser les collections", de les séquencer génétiquement dans le but de créer plus tard des plantes synthétiques. Ce qui faciliterait leur brevetage. "

L'idée d'une conservation des graines "hors sol" pose en effet également problème à certains spécialistes, plutôt partisans d'une conservation in situ. En effet, les plantes et les semences étant étroitement liées à l'environnement qui les entoure, tout un courant d'experts de la biodiversité juge illusoire de vouloir conserver les graines du monde si loin de leur milieu d'origine.

La réserve mondiale de semences du Svalbard représente-t-elle une chance pour la préservation de la biodiversité ou une menace éventuelle d'appropriation du vivant ? Si une élite garde pour elle les ressources de la biodiversité qu'elle met en sécurité, cette arche de précaution pourrait en effet bien un jour devenir graine de discorde...

Stella Giani