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Bisphénol A : L'insoutenable légèreté de l'Agence Européenne pour la Sécurité des Aliments

 

Les limites des études classiques ont été atteintes

Alors comment expliquer la décision de l'EFSA ? Comment expliquer cette divergence de vue entre de très nombreux scientifiques et les experts de l'Agence ? Doit-on incriminer une nouvelle fois la pression des lobbies? La révélation du fait que la Présidente de l'EFSA est également membre du conseil d'administration de l'International Life Science Institut (IFSI), un lobby agroalimentaire auquel appartiennent les grands groupes industriels internationaux, dont Monsanto, pourrait aller dans ce sens. Mais il y a une autre explication. Elle est d'ordre scientifique.

" Nous avons en effet touché les limites des modèles d'évaluation classiques ", estime le Pr Carlos Sonnenschein, de l'Université Tufts, Boston (USA).

En pratique nous nous trouvons donc dans la situation ou, d'une part les chercheurs n'ont pas les bons outils ni les bonnes méthodologies pour faire les études appropriées sur les perturbateurs endocriniens, et peinent donc à prouver ce qu'ils observent sur le terrain , et d'autre part les experts de l'EFSA qui utilisent des " lunettes " inadaptées pour analyser l'ensemble des résultats et s'en tiennent à une interprétation classique inappropriée, et focalisée essentiellement sur l'effet-dose.

Changer de paradigme

" Il faut donc complètement changer de paradigme concernant la recherche sur les PE " affirme le Pr André Cicollella, spécialiste de l'évaluation des risques sanitaires, et Président du " Réseau Environnement Santé ", l'approche toxicologique classique pour les évaluer, et pour anticiper leurs effets sur la santé de l'homme et la faune sauvage n'étant pas du tout adaptée.
Concernant les PE, il est en effet indispensable de pouvoir tenir compte non seulement des doses, mais aussi de la durée de l'exposition, et du moment de l'exposition, de l'effet cocktail entrainé par les mélanges des PE avec d'autres substances qui peuvent les potentialiser, et les mélanges de différents PE entre eux qui peuvent entrainer des effets cumulatifs....

Prenons l'exemple de l'effet-dose auquel l'Agence se réfère pour statuer. Concernant les PE, il n'a pas de sens. En effet, " Les PE peuvent agir à des doses infimes, mille fois inférieures aux doses actuellement admissibles, ou ne pas agir du tout à des doses élevées, précise le Pr Alfred Bernard de l'Université Catholique de Louvain (Belgique). Par ailleurs une petite dose peut avoir le même effet qu'une forte dose, et une dose moyenne aucun effet ".

En outre, comme il existe de très nombreux perturbateurs endocriniens - la Commission Européenne en a recensé 562 - il est évident qu'il doit se produire des effets cumulatifs des effets cocktail que l'on ne peut  malheureusement pas prendre en compte dans les études actuelles tant c'est compliqué.

Les PE peuvent aussi avoir des effets croisés avec d'autres substances, peuvent agir sur beaucoup de cellules cibles différentes, et interagir aussi avec des facteurs de prédisposition génétique, ou des facteurs liés à notre environnement ou à notre mode de vie.

En outre, les maladies liées aux troubles endocriniens apparaissent longtemps après l'exposition aux PE au cours du développement. Et peuvent survenir chez des patients chez lesquels on ne trouve aucune trace de PE.
Certaines études ont montré, par exemple, l'absence de PE chez des patients atteints de cancer du testicule, mais des taux élevés chez leur mère.
Cela veut dire que le cancer pourrait être lié à une exposition aux PE pendant la grossesse et qu'il n'apparaitrait que 40 ans après. Les effets des PE peuvent donc être transmis a postériori aux futures générations.

On voit donc bien la complexité du problème et on mesure le temps qu'il faudra avant de trouver des solutions.

C'est pourquoi les chercheurs s'insurgent contre les experts de l'EFSA qui veulent encore attendre des résultats complémentaires pour prendre des décisions alors que sur le terrain tout indique que les PE sont en train de provoquer des effets considérables sur la santé.
Ces effets, les scientifiques participant aux Colloque de l'Assemblé Nationale, qui a lieu en septembre 2010,  les ont rappelés.