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Brésil : des moustiques OGM pour lutter contre la dengue

Publié Le 18 Avril 2014 à 13h14
 
Le Brésil a autorisé la dissémination commerciale dans l'environnement de millions de moustiques OGM. Ces moustiques transgéniques stériles sont censés permettre de lutter contre la dengue, une maladie qui fait encore de nombreuses victimes dans les pays tropicaux. Mais c'est aussi et surtout le premier animal transgénique qui est autorisé en vue d'être disséminé à grande échelle dans l'environnement.

Le Brésil connaît actuellement une épidémie de dengue, une infection virale entraînant fièvre, vomissements et parfois des hémorragies pouvant provoquer la mort. Aucun traitement spécifique ni vaccin n'existe aujourd'hui pour lutter contre la dengue. Le seul moyen de s'en protéger est ala prévention environnementale (élimination des eaux stagnantes) et la pulvérisation de pesticides (mais qui présentent des risques pour la santé humaine et induisent des phénomènes de résistance). C'est ainsi que la société Oxitec, étroitement liée au géant agrochimique Syngenta, a déposé une demande de commercialisation au Brésil en juillet 2013 de moustiques génétiquement modifiés pour lutter contre la dengue. Cette demande a été autorisée le 10 avril par la Commission technique nationale de biosécurité (CTNBio), l'équivalent du Haut conseil sur les biotechnologies en France. Cette autorisation doit maintenant être validée par l'Agence nationale de surveillance sanitaire (Anvisa) pour être effective.

Le concept

La société Oxitec a rendu ses moustiques génétiquement modifiés dépendants à un antibiotique, la tétracycline. Ces moustiques mâles transgéniques sont ensuite relâchés dans la nature, en quantité deux fois supérieure à celle des moustiques non-transgéniques, pour se reproduire avec des femelles "sauvages", qui n'ont pas été génétiquement modifiées. Comme leur progéniture, porteuse du transgène, est privée de l'antibiotique, elle n'a que très peu de chance de survie. Résultat : la population des moustiques se réduit drastiquement et l'épidémie avec.

Une vidéo publiée sur le site d'Oxitec explique que "Cette technologie nous permet de tuer la descendance de moustiques. C'est une sorte de contrôle des naissances pour les insectes."

Dans l'attente de l'autorisation de commercialisation, il faut savoir que l'usine Moscamed, située à Juazeiro au Brésil, et co-gérée par le ministère de l'agriculture brésilien, produit déjà des milliers de moustiques OGM.

Les risques pour l'Homme : des raisons d'être inquiets

Cette décision de lâcher dans la nature ces moustiques OGM inquiète de nombreuses organisations écologistes. "Aucun plan de suivi post-commercial n'est fourni par l'entreprise, et les soi-disant " résultats probants " des essais en champs (commencés en février 2011) n'ont pas été publiés. De plus, la procédure d'autorisation n'est pas respectée : le public n'a pas été correctement consulté" explique ainsi l'association Inf'OGM dans un communiqué.

"Il n'existe aucun test de toxicité public qui prouve qu'être piqué ou avaler un moustique génétiquement modifié est sans danger pour les humains, les animaux domestiques ou sauvages", s'inquiète également l'ONG anglaise GeneWatch.

L'association Inf'OGM explique que les études actuelles montrent qu'"il faudrait plus de sept millions de moustiques GM stériles, par semaine, pour avoir une chance de supprimer une population sauvage de seulement 20 000 moustiques. Oxitec doit se frotter les mains devant un marché captif aussi prometteur."

Les ONG mentionnent encore dans leur critique qu'Oxitec n'a pas pris en compte le fait que la technique, si elle est partiellement ou temporairement efficace, peut engendrer des effets graves sur l'immunité humaine.

Une nouvelle façon de contrôler le vivant

Il faut savoir que la société Oxitec a aussi déposé d'autres demandes au Brésil, notamment pour des mouches parasites de certains fruitiers. Ainsi, après avoir génétiquement modifié notre alimentation, les industriels de l'agrochimie cherchent aujourd'hui à s'en prendre aux animaux... pour mieux contrôler "le vivant" ?

"Comme pour la faim dans la monde, l'éradication des grandes épidémies ne se fera pas à l'aide d'une simple technique. Ce sont des politiques agricoles, pour l'une, et sanitaires, pour l'autre, qui auront des réels impacts. Certes, mais pourquoi ne pas cumuler les deux stratégies, répondront les partisans des modifications génétiques... D'une part, car les ressources utilisées par les pouvoirs publics pour l'achat et la gestion de plusieurs milliers, voire millions de moustiques GM, ne pourront pas être mises dans d'autres secteurs... D'autre part, selon certaines ONG comme les Amis de la Terre par exemple, les biotechnologies créent des monopoles et concentrent la richesse, deux facteurs qui minent l'efficacité des politiques publiques de lutte contre la pauvreté" commente l'association Inf'OGM.

De même que les agriculteurs sont devenus les otages de quelques firmes de biotechnologies à cause des OGM, des populations entières pourraient bientôt se retrouver ainsi dépendantes de ces firmes et de leurs lâchers hebdomadaires de moustiques.

Stella Giani