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FOOD INC : Achète, mange, meurs et vas te faire food !

 

Robert Kenner est le réalisateur de FOOD INC., Eric Schlosser est co-producteur et expert alimentaire, Michael Pollan est un intervenant du film et auteur de Omnivore's Dilemna et Elise Pearlstein est co-productrice.

Quelle est la genèse de ce film ?

Robert Kenner : Eric Schlosser et moi voulions réaliser une version documentaire de son livre " Fast Food Nation " mais pour diverses raisons cela n'a pas pu se faire. Au moment où nous avons commencé à travailler sur FOOD, INC. nous avons réalisé que toutes les sortes de nourritures étaient aussi mauvaises que celles des fast-foods et qu'elles étaient toutes produites de la même manière.

Comment les fast-food ont-ils changé la nourriture que nous achetons dans les supermarchés ?

Eric Schlosser : C'est l'énorme pouvoir d'achat de l'industrie des fast-foods qui a aidé à transformer dans son ensemble le système de production alimentaire américain. Ainsi, même lorsque vous achetez de la nourriture au supermarché, vous achetez en fait des produits qui sortent des mêmes usines, des mêmes lots de marchandises, des mêmes fournisseurs que ceux qui approvisionnent les chaînes de fast-food.

Combien d'années vous a-t'il fallu pour faire ce film et quels ont été les
défis ?

Robert Kenner : Eric et moi avons commencé à en parler il y a environ 6 ou 7 ans. Le travail sur le film en lui-même a commencé il y a 2 ans et demi. Cela nous a en effet pris plus de temps que nous le pensions, car l'accès à de nombreux endroits nous a été refusé.

Quelles ont été vos influences ?

Robert Kenner : Ce film a été très influencé par Eric Schlosser et " Fast Food Nation " mais au fur et à mesure que nous avons avancé et reçu de véritables financements le film a aussi été très inspiré par Michael Pollan et son livre " The omnivore's dilemma ". Et puis, lorsque nous sommes allés sur le terrain, nous avons été incroyablement influencés par nombre de fermiers que nous avons rencontrés.

Quelle a été la chose la plus surprenante que vous ayez apprise ?

Robert Kenner : Alors que nous cherchions à savoir comment la nourriture que nous mangions était produite, je crois que la chose qui nous a le plus choqué a été la rencontre avec Barbara Kowalcyk, qui a perdu son fils parce qu'il a mangé un hamburger contaminé à la E Coli. Maintenant elle consacre sa vie à rendre le système alimentaire plus sûr. C'est la seule façon pour elle de se remettre de la mort de son fils. Mais quand je lui ai demandé ce qu'elle mangeait, elle m'a dit qu'elle ne pouvait pas me répondre car elle risquait d'être poursuivie en justice.
Et puis nous avons vu Carol qui a failli perdre sa ferme, et Moe qui est poursuivi et sommé de payer des sommes qu'il ne pourra jamais alors qu'il n'est coupable de rien. Nous avons alors réalisé qu'il se passait quelque chose qui dépasse en fait la question de l'alimentation. Ce sont nos droits qui sont bafoués d'une façon que je n'aurais jamais imaginé. Et cela était choquant et effrayant. Je crois que cela a été ma plus grande surprise.

Que dit notre système industriel agro-alimentaire sur les valeurs de
notre société ?

Michael Pollan : Il dit que nous apprécions ce qui est rapide et facile en matière d'alimentation comme dans beaucoup d'autres domaines. Et que nous ne savons plus d'où vient notre nourriture.
Robert Kenner : J'ai rencontré un éleveur de bétail qui m'a dit : " Vous savez, nous avions peur de l'Union Soviétique et puis nous pensions que nous étions tellement mieux qu'eux parce que nous avions beaucoup d'endroits pour acheter beaucoup de choses. Et que nous avions le choix. Nous nous disions que si nous étions vaincus, nous serions dominés par une nation où l'on doit acheter un produit fabriqué par une seule compagnie. Et ce n'est pas la façon de faire américaine. Et maintenant si vous regardez autour de vous il n'y a qu'une ou deux compagnies qui dominent l'ensemble du secteur de l'alimentation. Nous sommes devenus ce qui nous faisait si peur. ".

En quoi les liens entre les géants de l'industrie alimentaire et le
gouvernement ont-ils affecté l'industrie alimentaire ?

Elise Pearlstein : Nous avons découvert que l'industrie alimentaire a réussi à façonner bon nombre de lois en sa faveur. Par exemple, les fermes industrielles de production de masse ne sont pas considérées comme de véritables usines. Elles ne sont donc pas soumises aux mêmes standards concernant les émissions de gaz à effet de serre . Un degré assez important de régulations est soumis à la bonne volonté des entreprises et non obligatoire. Cela favorise les industriels.
L'industrie agro-alimentaire a réussi à garder cachées des consommateurs certaines informations très importantes sur leurs produits. Il est scandaleux que les produits génétiquement modifiés ne doivent pas obligatoirement être étiquetés comme tels. Aujourd'hui plus de 70% des produits alimentaires à composition industrielle sont génétiquement modifiés et nous n'avons aucun moyen de le savoir. Quelle que soit votre position sur le sujet vous devriez avoir le droit de faire des choix en étant parfaitement informés. Mais vous ne l'avez pas. Maintenant la FDA (l'Administration des Denrées et des Médicaments) a décidé qu'il ne serait plus nécessaire d'apposer un label sur les viandes et le lait provenant de vaches génétiquement modifiées. Il semble pourtant évident que les consommateurs devraient avoir le droit de savoir s'ils sont en train de manger un steak cloné !

Il y a une séquence dans le film qui révèle comment les immigrants clandestins sont les travailleurs sans visage qui aident à acheminer la nourriture sur nos tables. Pourquoi y a-t-il autant de travailleurs d'origine hispanique ?

Robert Kenner : La même chose qui a produit de l'obésité dans ce pays, c'est-à-dire la production de masse de maïs bon marché, a mis des fermiers au chômage dans des pays étrangers, que ce soit au Mexique, en Amérique Latine, ou tout autour du globe. Ces fermiers ne peuvent plus cultiver leurs terres et se mesurer à la production subventionnée américaine. De nombreux fermiers ont besoin d'un travail et finissent par venir aux USA pour travailler dans la production agro-alimentaire.

Ce que les scientifiques font à notre nourriture, est-ce qu'il s'agit uniquement d'aider les compagnies ou bien de nourrir une population qui augmente ?

Eric Schlosser : Certains chercheurs essaient de produire une nourriture qui soit à la fois plus saine, facile à cultiver et meilleure pour l'environnement. Mais la plupart des chercheurs agronomes essaient de créer des choses qui auront un meilleur goût tout en pouvant être produites aux moindres coûts sans aucune considération vis-à-vis des conséquences sociales ou environnementales. Je ne suis pas opposé à l'utilisation de la science concernant la nourriture. Mais ce qui compte c'est comment la science est utilisée... et au profit de qui.

Comment la marge de manoeuvre des ménages à faibles revenus est-elle
réduite dans les supermarchés ?

Robert Kenner : Rien n'est fait pour faciliter la vie des familles à faibles revenus. Il y a une véritable volonté de la part des industriels de l'alimentation de vendre plus de leurs produits à ces gens car ils savent qu'ils ont moins de temps, qu'ils travaillent très dur et n'ont que peu de temps à consacrer à la cuisine dans la journée. Les fast-foods ont des prix très raisonnables. Le coca y est vendu moins cher que l'eau. Il est donc plus facile pour des familles à faibles ressources d'aller y prendre un repas rapide surtout si elles ne rentrent pas chez elles avant 10h du soir. Aujourd'hui notre nourriture est très chère comparée à celle des fast-foods.
De la même façon que l'industrie du tabac a pu se tourner vers les personnes à faible revenu parce qu'ils sont de gros fumeurs, les industriels alimentaires sont après eux parce qu'ils peuvent les cibler facilement et rendre leur produit attirant.

Si une personne souhaite s'engager et aider à changer les choses, que lui conseilleriez-vous ?

Elise Pearlstein : J'espère que les gens voudront s'impliquer plus dans le fait de manger et d'acheter de la nourriture. Nous avons appris qu'il y a beaucoup de fronts sur lesquels nous pouvons nous battre et les gens peuvent choisir ce qui les interpelle le plus. Peut être qu'il faut juste qu'ils " votent avec leur fourchette ", en mangeant moins de viandes, en achetant une nourriture différente, qui provienne de compagnies en qui ils peuvent avoir confiance ou en achetant directement sur des marchés fermiers.

Qu'espérez vous que le public retienne du film ?

Eric Schlosser : J'espère qu'il lui ouvrira les yeux.
Robert Kenner : Que l'ont peut changer les choses dans ce pays. Le vent a tourné pour les compagnies de tabac. Nous devons influencer le gouvernement et réajuster les rapports de force en faveur des intérêts du consommateur. Nous l'avons déjà fait et nous pouvons recommencer.
Michael Pollan : Une meilleure connaissance de la façon dont est produite leur nourriture, et je l'espère une certaine indignation vis-à-vis de cela. Mais aussi l'idée qu'il existe un espoir et des solutions alternatives à travers tout le pays.
FOOD, INC. est le film sur notre système alimentaire le plus puissant et le plus important de sa génération.