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"I am Greta" : la formidable histoire de Greta Thunberg portée au cinéma

Sommaire de cet article :

  1. "I am Greta" : entretien avec Greta Thunberg
  2. Interview avec Nathan Grossman, réalisateur du film "I am Greta"

Entretien avec Nathan Grossman, réalisateur du film "I am Greta"

C'est fascinant de voir l'évolution de Greta, de sa grève solitaire en Suède à son statut d'icône planétaire. Comment avez-vous entendu parler d'elle ?

Un de mes amis avait rencontré la famille Thunberg qui lui avait raconté que Greta prévoyait de faire une grève pour le climat, parce qu'elle avait l'impression que personne ne faisait rien. Les élections suédoises approchaient et elle voulait attirer l'attention sur le problème du dérèglement climatique. Nous avons pensé que nous pourrions tourner un jour ou deux et voir ce qui se passait.

Quand je l'ai vue assise seule avec sa pancarte, je lui ai demandé si je pouvais lui poser un micro et la suivre pendant la journée. Je lui ai dit : " Écoute, on ne sait pas vraiment ce que l'on va faire.

Peut-être qu'on pourrait faire un court-métrage ou une série qui suivrait des enfants activistes dont tu ferais partie ". Et puis tout est allé très vite. Ce jour-là, les gens ont commencé à s'arrêter, à lui poser des questions, et à chaque fois elle se montrait très éloquente. Trois semaines après, une fois les élections passées, elle a décidé de poursuivre sa grève tous les vendredis. Le mouvement s'est soudainement répandu dans toute la Suède, puis en Finlande et au Danemark. Nous filmions depuis un mois. Je me suis dit que je voulais continuer à travailler sur ce projet à plein temps et voir si on pouvait faire un sujet sur elle et sur ce mouvement qu'elle avait créé. J'étais fasciné par sa personnalité et son histoire.

Cela a-t-il été difficile de se rapprocher de Greta et de sa famille ?

Je suis un réalisateur de documentaires et je viens du monde du cinéma. La première semaine, j'étais tellement hypnotisé par sa façon de s'exprimer que j'avais juste envie d'enlever la caméra du trépied et de m'asseoir avec elle dans la rue. Ça a commencé comme ça, et nous avions de plus en plus de discussions. Elle était très timide, mais j'avais compris que tant qu'on parlait des sujets qui l'intéressaient, elle serait ouverte à la discussion. Je pense que son père et elle avaient compris que nous partagions le même point de vue et le même engagement pour le dérèglement climatique, et c'est ainsi qu'a débuté notre amitié. Lorsqu'ils ont commencé à voyager dans d'autres pays, je leur ai dit que j'avais envie de venir avec eux. Je crois qu'ils trouvaient que j'étais une personne assez facile à vivre.

Travailliez-vous avec une équipe, ou étiez-vous tout seul ?

J'ai tourné 99% des images du film et j'ai pris 95% du son. J'étais très polyvalent. Au départ, nous n'avions pas du tout de budget, et quand je commence un projet, j'essaie de ne pas faire appel à trop de personnes différentes. Celui-ci a démarré si brusquement que j'ai décidé de continuer à filmer seul, même si c'était difficile parce qu'il se passait beaucoup de choses et que le rythme s'est énormément accéléré avec le temps. C'est compliqué d'être à la fois réalisateur, preneur de son et chef-opérateur.

À quels défis avez-vous dû faire face ?

La première difficulté était de décider comment je voulais raconter cette histoire. Au début, c'était un peu confus : Greta allait-elle être la figure de proue de ce mouvement, ou le film serait-il plus sur le mouvement lui-même ? J'ai résolu ce problème grâce au sentiment que ma caméra était aimantée par Greta. Elle a une vision du monde si particulière. Elle n'essaie pas d'adoucir ses propos ou de dire les choses poliment.

Parvenir à entrer dans ses meetings avec des hommes politiques en vue était un autre défi. Par ailleurs, nous ne prenions pas l'avion (exception faite de mon retour des Etats-Unis - un seul voyage à la voile à travers l'Atlantique m'avait suffi). Nous faisions donc de très longs voyages, en voiture électrique et en train, et la plupart du temps je n'étais même pas sûr de pouvoir assister à l'événement en définitive.

Vous avez donc accompagné Greta lors de sa traversée de l'Atlantique à la voile pour aller à New York.

Lorsqu'elle m'a annoncé qu'elle était invitée aux Etats-Unis, je lui ai dit que j'aimerais beaucoup l'accompagner car je sentais que ça pourrait être le but ultime de l'histoire. Nous étions tellement pris dans le récit que je voulais poser ma caméra sur ce bateau. Cela n'a pas été facile pour moi de me décider à aller avec elle, la traversée prend plusieurs semaines et je savais que ce serait éprouvant. Mais je savais que cette histoire méritait cette fin-là.

Certains moments sont difficiles à regarder, comme lorsque Greta traverse une période compliquée à la fin du voyage en bateau, ou lorsqu'elle lit des commentaires haineux sur les réseaux sociaux. Pourquoi pensiez-vous qu'il était important de les montrer dans le film ?

Je suis très impressionné par Greta, mais bien sûr je devais montrer tout ce qu'implique son militantisme, montrer qu'il y a des hauts et des bas. Pour moi c'était essentiel, et j'en ai parlé à Greta.

Je lui ai dit : " Je dois être capable de continuer à filmer même dans les situations inconfortables. Bien sûr, vous pouvez dire "S'il te plaît arrête de filmer" ou "Sors de la pièce" ". Je voulais saisir tout ce que cela signifiait d'être Greta, et d'être une activiste en proie à de tels problèmes.

Quelle a été la réaction de Greta à la vision du film ?

Elle a trouvé cela très étrange de se voir à l'écran, ce que je comprends parfaitement. Elle ne fait pas tout cela pour devenir célèbre, elle le fait pour que l'on parle du dérèglement climatique et que l'on entende son message.

Greta m'a dit une fois qu'elle avait peur de ne pas se reconnaître, peur que je la fasse passer pour quelqu'un qu'elle n'est pas. Quand elle a vu le film, elle m'a dit qu'elle se reconnaissait. L'entendre dire cela a été un moment charnière pour moi. J'ai eu l'impression d'avoir réussi à accomplir ce qu'elle espérait, puisque le portrait de cette année insensée lui paraissait fidèle.

À votre avis, qu'est ce qui fait que Greta a rencontré un tel écho dans le monde entier ?

Je pense qu'elle est arrivée au bon moment, car le monde attendait depuis longtemps quelqu'un qui exprime sa frustration sur le sujet du dérèglement climatique. Rien ne se passait, la panique montait. Comme on peut le voir dans le film, elle exprime parfaitement où en est le dérèglement climatique à présent. Cela fait des années que nous tâchons d'être positifs, constructifs, créatifs, nous avons éprouvé ces modèles. Nous arrivons aujourd'hui dans une période où nous ne considérons plus la situation de la même manière. Par ailleurs, son histoire personnelle et son syndrome d'Asperger ont pu jouer. Je pense que les gens peuvent s'identifier à elle.

Qu'aimeriez-vous dire aux spectateurs à propos du film ?

Ce n'est pas tant un portrait de Greta qu'un documentaire sur l'année effrénée qu'elle a traversée - un film qui vous transporte dans l'oeil du cyclone. La façon dont l'influence de Greta et le mouvement de la jeunesse pour le climat ont grandi en une seule année est vraiment incroyable, c'est historique je pense. Je suis donc vraiment heureux d'inviter les spectateurs à ce voyage, qui passe du public à l'intime, qui part de Suède pour traverser l'Europe, et même l'Atlantique !

J'ai dû me voûter pendant deux ans pour tourner ce film, car je voulais me mettre au niveau du regard de Greta. L'angle adopté est le sien, et ce sont ses propres mots. J'ai fait ce film depuis son point de vue, autant que je l'ai pu.

Selon vous, quelles conséquences a eu l'épidémie de Covid-19 sur Greta et le mouvement de grève pour le climat ?

Le mouvement a bien sûr été affecté par l'impossibilité de manifester, Greta et ses pairs s'attachent à suivre les recommandations scientifiques et ont donc arrêté les manifestations physiques. Je crois cependant que ce à quoi nous assistons en ce moment va avoir un effet à long terme sur les jeunes, qui vont se dire que l'on a soudainement pu mettre en place une réaction de crise et débloquer des milliards d'euros et de dollars, alors qu'on leur a répété pendant des années que c'était trop coûteux et trop compliqué de gérer la crise climatique. Les systèmes politiques ont de nouveau prouvé qu'ils n'avaient qu'une vision court-termiste et qu'ils trahissaient les générations futures, ce qui pourrait provoquer à l'avenir des réactions plus fortes encore de la part des activistes.

Qu'aimeriez-vous que les spectateurs retiennent de votre film ?

À mon avis, ce que Greta nous dit du changement c'est qu'il faut parfois voir le monde en noir et blanc, parce que c'est comme cela qu'on se rend compte de ce qui est problématique.
J'espère vraiment qu'après avoir vu le film les gens seront plus respectueux envers ceux qui sont différents, ceux qui ont cette façon de dire ce qu'ils pensent et de pointer du doigt les problèmes au lieu de les passer sous silence. Nous devrions accepter ces personnes, parce que nous avons besoin d'elles pour nous montrer ce qui ne va pas. C'est fantastique que Greta, avec son syndrome d'Asperger et son ton incisif, puisse devenir une icône.

Par ailleurs, le film souligne l'écart grandissant entre l'aggravation de la situation climatique et les avertissements des scientifiques d'une part, et les faits et gestes des leaders mondiaux de l'autre. Greta et la jeunesse demandent que l'on assure leur avenir et que l'on écoute les scientifiques, et la seule réponse qu'ils obtiennent ce sont des discours politiques creux et des menaces individuelles ridicules qui peuvent aller jusqu'à des menaces de mort.

C'est en grande partie la cause de sa frustration, et j'espère que les spectateurs ressentiront ensuite cette même frustration.