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Les grands patrons veulent-ils vraiment mettre "l'environnement au coeur de la reprise économique" ?

Publié Le 6 Mai 2020 à 00h00
 
Plus de 90 dirigeants de grandes entreprises françaises et internationales (parmi lesquels les patrons des groupes EDF, Bayer France, Danone et Total) ont co-signé une tribune dans le journal " Le Monde " dans laquelle ils plaident pour une relance économique verte... alors même que le Medef a demandé un moratoire sur des mesures environnementales il y a quelques semaines.
" Mettons l'environnement au coeur de la reprise économique ", tel est le titre d'une tribune publiée au " Monde " et co-signée par plus de 90 dirigeants d'entreprises françaises et internationales qui appellent à une mobilisation collective pour faire de la relance économique un accélérateur de la transition écologique.

 

À l'initiative de Jean-Laurent Bonnafé, administrateur directeur général de BNP Paribas et président d'EPE (Entreprises pour l'environnement), plus de 90 dirigeants d'entreprises françaises et internationales ont signé une tribune* parue le 3 mai dans le journal "Le Monde", appelant à "une mobilisation collective pour faire de la relance économique un accélérateur de la transition écologique".

Parmi les signataires, Jean-Bernard Lévy (EDF), Bernard Arnault (LVMH), Patrick Pouyanné (Total), Emmanuel Faber (Danone), Benoît Rabilloud (Bayer-France), Jean-Bernard Lévy (EDF), Anne-Marie Coudrec (Groupe Air France-KLM), Philippe Darmayan (ArcelorMittal France) ou encore Geoffroy Roux de Bézieux Président du Medef.

"Cette épreuve -la crise sans précédent déclenchée par le Covid-19- intervient à un moment où la transformation de notre économie s'engageait en réponse aux enjeux du dérèglement climatique et de la perte de la biodiversité, pour prévenir d'autres crises majeures annoncées par la communauté scientifique" expliquent les dirigeants dans cette tribune. "Nous gardons nos ambitions collectives en matière de transition écologique, et réaffirmons les engagements pris depuis plusieurs années. (...) Pour cela, une large part des moyens financiers qui seront prochainement mobilisés pour la relance économique aurait tout intérêt à l'être dans les directions qui avaient été précédemment identifiées pour accompagner la transition écologique, avec un souci encore plus affirmé de la justice sociale. (...) Nous croyons qu'il est aujourd'hui possible de faire de ces moyens financiers un accélérateur d'une relance verte et inclusive."

Pour cela, les grands patrons misent sur plusieurs axes "d'investissements verts" :

- le soutien aux "secteurs qui permettent de mobiliser des emplois nombreux et contribuent à la préservation de l'environnement" : la rénovation énergétique des logements et
bâtiments, le développement des mobilités décarbonées (véhicules électriques, transports en commun), l'expansion et le stockage des énergies renouvelables et décarbonées, électriques ou chaleur,

- la réduction de leur empreinte carbone,

- le développement d'une économie plus circulaire,

- le développement d'une alimentation plus durable et plus locale,

- l'innovation dans l'industrie et le soutien dans les technologies respectueuses de l'environnement.

"Les bénéfices de ces investissements verts amélioreront la qualité de l'air, la santé des habitants et la qualité de vie dans les villes. Réussir ce plan d'urgence nous donnera aussi une forte légitimité pour tirer pleinement parti du prochain Pacte Vert européen" expliquent-ils. Et ça tombe bien car les axes de développement proposés dans cette tribune sont exactement ceux que l'on retrouve sur la feuille de route du pacte vert pour l'Europe (visant à la neutralité carbone d'ici 2050) qui a prévu "au moins 100 milliards d'euros sur la période 2021-2027" pour fournir un soutien financier et une assistance technique aux entreprises engagées pour la transition écologique.

Les grands patrons semblent aussi touchés par une crise de conscience morale : ils évoquent dans leur texte "des transformations plus profondes à envisager dans leurs façons de produire avec notamment "un rapport à la nature à revoir".

La tribune se conclue sur la volonté "d'engager une réflexion pour que la reprise économique se fasse sur des trajectoires durables et résilientes" et d'une "mobilisation collective" pour "accomplir les transformations nécessaires pour assurer à nos enfants une planète vivable et une prospérité humaine".

Une simple déclaration de bonnes d'intentions ?

S'il salue ce mouvement des grands patrons, le député écologiste Matthieu Orphelin (ex-LREM) reste sceptique et appelle les entreprises "à plus de cohérence". Il relève que certains signataires appartiennent à l'Association française des entreprises privées (Afep) qui a récemment réclamé un délai sur des futures réglementations environnementales.

Le Medef et l'Association française des entreprises privées (Afep) ont en effet envoyé un courrier le 3 avril à la ministre de la Transition écologique Élisabeth Borne (publié dans son intégralité par le Journal du Dimanche) dans lequel ils réclament entre autres un "moratoire" sur les décrets d'application de la loi du 10 février contre le gaspillage et pour l'économie circulaire, en raison de la crise du coronavirus. Cette loi prévoit notamment la création de nouvelles filières pollueur-payeur, l'interdiction pour les grandes surfaces ou les plateformes en ligne de détruire les invendus non alimentaires en 2022 ou la suppression des contenants en plastique dans les fast-food en 2023.

Lire l'article du Monde "Climat : le patronat s'active pour infléchir les normes"

"Les grandes entreprises polluantes appellent à mettre l'environnement au coeur de la relance. Dans le même temps, le Medef demande un report des mesures écologiques. De qui se moque-t-on ? Stop aux discours de greenwashing, prenez vos responsabilités !" commente ainsi l'ONG Oxfam France sur Twitter.

L'ONG Greenpeace a également réagit dans un post twitter : "Parmi les signataires qui font mine d'avoir enfin vu la lumière : LVMH, InVivo, Air France, Vallourec, BNP - Paribas, ArcelorMittal, Saint Gobain, Danone, Airbus, BASF, Total, le Medef... On rit jaune."

"Après s'être assuré d'empocher des milliards d'aides publiques sans contreparties, le CAC 40 fait mine de plaider pour une relance par l'écologie. Tout en évitant soigneusement d'évoquer la mise en place d'objectifs climatiques contraignants pour le secteur privé, évidemment" a commenté sur Twitter Clément Sénéchal, porte-parole climat à Greenpeace France.

Phiklippe Zaouti, PDG de la société de gestion d'investissement durable Mirova, se désole dans un post LinkedIn que cette tribune "ne comporte peu, pour ne pas dire aucun, engagement de transformation au niveau des entreprises, si ce n'est 'un rapport à la nature à revoir', c'est plutôt maigre".

"Les représentants de cette économie dominante qui nous ont conduits dans le mur ne vont pas changer par de bons sentiments" note l'eurodéputé EELV, David Cormand dans une interview pour Public Sénat.

Des bons sentiments. Voilà malheureusement comment résumer cette tribune. Comment croire que ces grands patrons souhaitent mettre l'environnement au coeur de la relance alors même que le Medef demandaient en douce un moratoire sur les mesures environnementales il y a quelques semaines ?

Attention, les Français ne sont pas dupes, et plus que jamais attentifs aux mesures que les entreprises prennent aujourd'hui et prendront demain pour un avenir durable. Selon un sondage Omnibus pour Yougov, 77% de le population considère que cette crise sanitaire est l'occasion de mener une politique ambitieuse de transition écologique, et 68% des Français souhaitent adopter un comportement plus éco-responsable suite à cette épidémie.

Stella Giani

* lire le texte de la tribune en cliquant ici