pesticides biodiversité

Les insecticides tueurs d'abeilles vont-ils être enfin interdits ?

Les néonicotinoïdes, ces insecticides accusés de décimer les abeilles, vont-ils être interdits par la loi sur la biodiversité en examen au Sénat ? Les scientifiques alertent sur leur dangerosité. L'ANSES a recommandé le 12 janvier de restreindre encore leur utilisation. Mais un lobby puissant les soutient.

 

" Une task force internationale de scientifiques a démontré à quel point cette famille de pesticides est toxique en particulier pour les abeilles et les pollinisateurs. Quant aux enjeux agricoles, rien n'est clair. Certains agriculteurs disent avoir besoin de ces produits alors que d'autres s'en passent très bien ", a déclaré Joël Labbé lors d'un débat sur le sujet au Sénat le 14 janvier.

Le sénateur écologiste a introduit un amendement dans la loi " Reconquête de la biodiversité, de la nature et des paysages " en examen actuellement au Sénat pour interdire purement et simplement les néonicotinoïdes. Cet amendement va être examiné dans les heures qui viennent. Plusieurs pétitions citoyennes lui apportent leur soutien.

Il manque déjà 13 millions de colonies en Europe

Les abeilles sont plus largement exposées à ces insecticides qu'on ne le pensait. Tout au long du printemps et de l'été, des mélanges de néonicotinoïdes se retrouvent dans le pollen et le nectar de fleurs sauvages qui poussent aux abords des champs traités, selon une étude de la Sussex University en Grande-Bretagne sortie en octobre 2015. Pire : les concentrations dans les fleurs sauvages sont parfois plus élevées que dans les cultures. Les pollens de ces fleurs rapportés à la ruche, qui serviront de nourriture aux larves d'abeilles notamment, sont contaminés à 97%.

Les conséquences, Jean Sabench, agriculteur à la Confédération paysanne, les a rappelées lors du débat. La mortalité moyenne des ruches est passée de 5% à 30% depuis l'arrivée de ces insecticides dans les années 90. La France détient un quart seulement des ruches nécessaires à la pollinisation. En Europe, il en manque un tiers, soit plus de 13 millions de colonies, selon une étude de l'Université de Reading en Grande-Bretagne. La production de miel a chuté, de 40 000 t/an à 10 ou 15 000 t/an aujourd'hui.

Résistances et mélanges de plus en plus toxiques

Pour la task force scientifique, les insecticides néonicotinoïdes et le fipronil causent de graves dommages à l'environnement. Des décisions sans concession s'imposent.
" Ces insecticides sont toxiques pour les insectes mais également pour les vertébrés terrestres et aquatiques. Ils persistent dans les sols un à deux ans après l'arrêt des traitements alors qu'ils sont utilisés en faible dose, quelques grammes à l'hectare. Ils sont emportés dans les eaux où on les retrouve. Ils menacent la production de nourriture en qualité et en quantité. Et cela, alors que leur efficacité est remise en cause. Une étude menée au Brésil montre un développement des ravageurs des cultures depuis l'utilisation des néo-nicotinoïdes. Des résistances sont apparues dans les années 2000 obligeant à des mélanges de plus en plus toxiques ", a déclaré Jean-Marc Bonmatin, chercheur au CNRS et membre de la Task Force.

Toxiques aussi pour les humains

Pourtant, des alternatives existent, sans chute des rendements.

" L'Italie connaissait les mêmes problèmes que la France. Elle a interdit ces produits dans certaines zones. Au bout de 3 ans, la mortalité des abeilles est revenue à 15% ", a ajouté Jean Sabench.

" Il est faux de dire que les rendements baissent sans néonicotinoïde. Des études en Italie, en Grande-Bretagne et aux Etats-Unis montrent qu'ils ne sont pas très différents sans ces insecticides. Dans 90% des cas, ces traitements ne sont pas utiles ", selon l'agriculteur.

Les néonicotinoïdes sont également toxiques pour les humains. " L'EFSA, l'agence européenne de sécurité alimentaire, a montré que l'imidaclopride peut affecter le développement du cerveau. La thiaclopride est reprotoxique, selon l'European chemical agency (ECHA). Clothianidine, thiaclopride et thiaméthoxam sont des perturbateurs endocriniens ", a encore rappelé Jean Sabench.

Ségolène Royal pousserait le dossier en sous-main

L'Agence nationale de sécurité sanitaire (Anses) souhaite restreindre les conditions d'utilisation des néonicotinoïdes. Les conclusions de son rapport, rendu mardi 12 janvier à Ségolène Royal, ministre de l'Écologie, indique notamment qu'en

C'est sans doute pour ces raisons que la ministre de l'Ecologie, Ségolène Royal, aurait poussé l'ANSES (Agence nationale de sécurité de l'alimentation, de l'environnement et du travail) à sortir un rapport sur ces insecticides avant l'examen du projet de loi, selon des sources proches du dossier. Après l'EFSA, qui avait estimé au plus creux de l'été 2015 (1) que les trois principales molécules (clothianidine, thiamétoxame et imidaclopride) présentaient des risques élevés pour les abeilles et recommandé un moratoire sur certains usages, l'ANSES en remet une dose le 12 janvier (2).

" L'ANSES constate qu'en l'absence de mesures de gestion adaptées, l'utilisation des néonicotinoïdes a de sévères effets négatifs sur les pollinisateurs, y compris à des doses d'exposition faible ", écrit le ministère de l'Ecologie, du Développement durable et de l'Energie (3).

L'Agence préconise le renforcement des conditions d'utilisation à chaque fois qu'il y a problème, y compris pour les céréales d'hiver qui couvrent des surfaces importantes (plus de 7 millions d'hectares en 2015 en France). Mais ce renforcement est difficile à mettre en oeuvre.

" Les néonicotinoïdes posent problème dans 90% des cas. Selon le rapport, il n'existe que trois cas sans risque : sous serre et sans insectes auxiliaires de culture, en bâtonnet sur fleurs et en culture de betterave " a observé Jean Sabench.

De bonne source, le ministre de l'Agriculture qui ne veut pas se fâcher avec le syndicat agricole majoritaire, n'est pas favorable à une interdiction de ces insecticides.

Les Parlementaires donneront-ils la priorité à l'environnement et à la santé ? Feront-ils preuve de plus de détermination ? Réponse sous 48 heures.

Anne-Françoise Roger

(1) lire le rapport de l'EFSA Néonicotinoïdes: la pulvérisation foliaire présente un risque pour les abeilles

(2) lire la remise du rapport de l'ANSES sur les effets des néonicotinoïdes qui propose d'étendre le moratoire existant à l'enrobage des semences des céréales d'hiver par ces produits

(3) lire l'avis relatif " aux risques que présentent les insecticides à base de substances de la famille des néonicotinoïdes pour les abeilles et les autres pollinisateurs dans le cadre des usages autorisés de produits phytopharmaceutiques "

Pour en savoir plus :

Débat organisé par Joël Labbé
http://ecologistes-senat.fr/conference-de-presse-debat-avec-joel-labbe-sur-les-pesticides-neonicotinoides-ce-14-janvier-2016-au-senat/

Dossier de l'Union nationale de l'apiculture française
http://www.unaf-apiculture.info/presse/2015_PresseEtAutre/2015UNAF_InterdictionNeonicArgumentaire_052015.pdf

 

Info +

Un marché de 2,63 milliards de dollars par an

Les insecticides systémiques sont devenus le groupe le plus largement utilisé des insecticides à l'échelle mondiale, avec une part de marché désormais estimée à environ 40% du marché mondial. Ils sont vendus dans plus de 120 pays. Ils s'appellent acétamipride, clothianidine, imidaclopride dinotéfurane, nitenpyram, nithiazine, thiaclopride, thiaméthoxam et fipronil. Leur chiffre d'affaires mondial dépassait 2,63 milliards de dollars US en 2011.
Le marché des traitements de semences se développe encore plus rapidement, passant de 155 millions € dans les années 1990 à 957 M € en 2008 dans le monde, dont 80% sont des enrobages de néonicotinoïdes. Ces traitements dits systémiques se diffusent dans toute la plante au fur et à mesure de sa croissance, jusqu'à la fleur, et éliminent les insectes qui l'approchent, y compris les insectes utiles. Leur usage est souvent systématique, même en l'absence d'insecte ravageur.