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Lutte contre la déforestation : le sujet brûlant de Cancun

Publié Le 3 Décembre 2010 à 12h04
 
Cancun pourrait rendre opérationnel un mécanisme REDD+ (réduction des émissions dues à la déforestation et à la dégradation des forêts) qui consiste à verser des compensations financières aux pays freinant la déforestation ou la dégradation de leurs forêts. Un accord-cadre était quasiment prêt à Copenhague mais certaines ONG restent néanmoins sceptiques. Le REDD+ laisse de côté des questions épineuses comme le financement d'un tel système (fond publics ou privés, intégration au marché des droits à polluer ?).
DOSSIER SPECIAL

 

On sait combien le rôle des forêts dans le stockage du CO2 est essentiel et que le déboisement accéléré est responsable d'environ 20 % des émissions de gaz à effet de serre anthropiques produit chaque année (chiffres du GIEC). Selon la FAO, environ 13 millions d'hectares de forêts disparaissent annuellement sur Terre, ce qui correspond à la surface de l'Angleterre. Plus spectaculaire encore, cela signifie que toutes les 15 secondes, disparaît l'équivalent de la surface d'un terrain de football.

Le programme REDD suscite de nombreux espoirs à Cancun, car il met sur le devant de la scène internationale le rôle crucial des forêts dans la limitation du réchauffement climatique. Sur le site Internet www.un-redd.org, les initiateurs du projet (l'ONU et le gouvernement Norvégien) affirment que les flux financiers de ce mécanisme incitatif pourraient atteindre les 30 milliards de dollars par an.

" Ce flux Nord-Sud pourrait récompenser la réduction significative des émissions de carbone, soutenir le développement des pays les plus pauvres, favoriser la conservation de la biodiversité et assurer les services vitaux rendus par les écosystèmes ", peut-on ainsi lire.

Actuellement, le programme ONU-REDD compte 29 pays partenaires en Afrique, Asie-Pacifique et Amérique latine, dont 12 pays ayant déjà mis en place des programmes nationaux. Ces 12 pays sont les suivants: Bolivie, Cambodge, République démocratique du Congo (RDC), Indonésie, Panama, Papouasie-Nouvelle-Guinée, Paraguay, Philippines, Iles Salomon, la Tanzanie, Viet Nam et Zambie.

Mais le programme REDD inquiète certaines ONG et certains pays qui ne souhaitent pas voir des investissements privés s'introduire dans le bal des financeurs. En effet, le point de débat principal du mécanisme est son éventuelle intégration au marché du carbone. Cela reviendrait à considérer que les émissions liées à la déforestation sont aussi modélisables que les émissions directes de CO2 d'une usine ou d'une entreprise. Cela impliquerait également l'appropriation des espaces forestiers par des entreprises qui souhaiteraient revendre des crédits carbone afin de s'acquitter d'un droit à polluer. Si tel était le cas, les entreprises ayant une solide assiette financière ne seraient pas incitées à réduire leurs émissions de gaz à effet de serre, mais plutôt à acheter des bandes forestières dans les pays en développement, pour se dédouaner ! Intégrer les forêts dans les " marchés carbone " multiplie les risques de dépendre des vicissitudes de ces marchés et des variations des prix.

"L'objectif est d'atténuer le réchauffement climatique. Pas de faire de l'argent", rappelle l'association les Amis de la Terre qui a publié un rapport intitulé " Redd : les réalités noir sur blanc " pour mettre en garde contre un système financé par des investissements privés.

" Bien que REDD puisse avantager quelques communautés et la diversité biologique dans certaines régions déterminées, de façon générale il semble avoir le potentiel d'aggraver les inégalités, de rapporter très gros aux transnationales et autres grands investisseurs, et d'apporter très peu de bénéfices ou même de graves désavantages aux populations tributaires des forêts. En outre, si les gouvernements le prennent isolément, REDD pourrait détourner dangereusement l'attention de ce qu'il faudrait faire : adopter des mesures réelles et efficaces pour atténuer le changement climatique et s'adapter à ses effets ", affirme l'ONG dans le résumé de ce nouveau rapport.

De nombreux projets pilotes ou volontaires sont déjà en train de se mettre en place à travers le monde et d'anticiper sur les conclusions officielles de Cancun. L'objectif de ces investisseurs privés serait d'influencer les négociations et de les orienter dans un sens favorable aux entreprises et aux pays développés. British Petroleum ou Shell sont ainsi déjà financeurs de ce programme. De quoi alarmer les pays qui dépendent directement de leurs forêts et qui auraient davantage intérêt à inclure les petits paysans et producteurs dans la protection de la forêt que de confier cette lourde tâche aux investisseurs privés. Car la privatisation des ressources naturelles implique souvent la mise à l'écart des populations locales. Ainsi, Les Amis de la Terre rapporte qu'en Indonésie, un programme de reforestation mené par le pétrolier Shell et le gazier russe Gazprom leur permettra de gagner 750 millions de dollars (avec une tonne de carbone à dix dollars sur le marché). Sur ces gains, seulement 25 millions de dollars seraient reversés aux populations locales pour améliorer les soins de santé et l'éducation dans la région.

En attendant la sortie d'un schéma que d'aucuns jugent trop discriminant, si rien n'est fait d'ici à la fin du siècle, les forêts tropicales seront réduites à néant. L'année 2011 qui sera consacrée année internationale de la forêt (après l'année 2010 de la biodiversité), ne manquera pas de nous rappeler combien il est urgent d'agir.

Alicia Muñoz