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Pesticides : les néonicotinoïdes désormais interdits ? pas vraiment...

Publié Le 1 Septembre 2018 à 10h41
 
Les néonicotinoïdes, des insecticides neurotoxiques encore appelés "tueurs d'abeilles", sont interdits depuis ce 1er septembre en France. Mais des dérogations sont possibles. Face aux "preuves de leur toxicité et de leurs impacts aussi graves qu'inacceptables sur les écosystèmes", des scientifiques, écologistes, apiculteurs et membres de la société civile appellent à maintenir une interdiction totale.
"Le gouvernement ne doit pas accorder de dérogations à l'interdiction des insecticides "tueurs d'abeilles", l'ONG Agir pour l'environnement a lancé une pétition pour l'interdiction totale des insecticides néonicotinoïdes en France. A signer ici : derogations-neonic.agirpourlenvironnement.org.

 

La France a pris une position courageuse en 2016 en interdisant l'usage des insecticides néonicotinoïdes à travers la loi pour la reconquête de la biodiversité. L'interdiction est effective à compter du 1er septembre 2018.

L'engagement de la France d'interdire ces neurotoxiques a encore été élargi dans le " Plan biodiversité " présenté début juillet 2018, dont l'action entend interdire " tous les insecticides contenant une ou des substances actives présentant des modes d'action identiques à ceux de la famille néonicotinoïdes ". Et donc le Sulfoxaflor, ce néonicotinoïde qui ne dit pas son nom et qui est censé remplacer ceux interdits bientôt.

En juin, 233 scientifiques du monde entier ont demandé l'interdiction de ces insecticides car l'effet de ces produits est désastreux pour l'environnement selon eux. Au même moment, l'Agence nationale de sécurité sanitaire française (ANSES) annonçait de son côté que des alternatives à ces insecticides existent dans 80% des cas étudiés. Autant de raison d'espérer !

Des dérogations possibles jusqu'en 2020

Mais les députés, soutenus par le gouvernement, ont introduit un amendement à la loi pour la reconquête de la biodiversité autorisant des dérogations jusqu'en juillet 2020.
Selon des informations parvenues notamment à l'ONG Agir pour l'environnement, le gouvernement pourrait accorder prochainement des dérogations sous la pression de certains agriculteurs. L'arrêté interministériel sur d'éventuelles dérogations est attendu de manière imminente.

Aussi, la société civile a réagi dans une tribune destinée au président de la République, aux ministres de l'Ecologie, de l'Agriculture et de la Santé pour demander le maintien de l'interdiction totale. (voir la Tribune ci-dessous)

Les insectes et oiseaux disparaissent à cause de ces pesticides

Les signataires de la Tribune rappellent que la quantité de néonicotinoïdes utilisée n'a cessé d'augmenter depuis leur mise sur le marché dans le années 90 et que dans le même temps la quantité de colonies abeilles n'a cessé de baisser. Le phénomène n'est ni européen ni français : aux Etats-Unis, les colonies d'abeilles ont commencé à dépérir un an après le développement des néonicotinoïdes.

Les abeilles ne sont pas les seules à disparaître. Toute les insectes sont concernés. Idem pour les oiseaux qui sont majoritairement insectivore : un tiers des oiseaux des champs a disparu. Aux Pays-Bas, les impacts de la contamination des cours d'eaux à l'imidaclopride réduisent chaque année les populations d'oiseaux communs, rappelle la Tribune. C'est la biodiversité qui est en jeu.

" Investissez, soutenez et développez les alternatives non chimiques aux pesticides : elles existent ! Prétendre que l'absence d'alternative ne permet pas de se passer de ces pesticides n'est plus recevable. C'est l'acharnement à poursuivre qui est irresponsable ", conclut la tribune.

Anne-Françoise Roger

 

La Tribune sur les néonicotinoïdes

" Monsieur le Président Emmanuel MACRON, Madame et Messieurs les Ministres Nicolas HULOT, Agnès BUZYN et Stéphane TRAVERT, ne sabordez pas la loi sur leur interdiction !
Les insecticides néonicotinoïdes constituent avec certitude une des pires menaces pour la biodiversité planétaire : pour enrayer la catastrophe écologique en cours, il est impératif de les interdire définitivement, dès maintenant.

Cette petite famille d'insecticides neurotoxiques est parmi la plus toxique jamais synthétisée. Utilisés de manière préventive, les néonicotinoïdes représentent près de 40% du marché mondial. Ils sont très persistants, contaminent tout l'environnement (plantes, air, sols, eaux) et empoisonnent tous les invertébrés. De plus, ils finissent dans nos verres et nos assiettes alors que des études montrent des impacts sur la santé humaine lors d'une exposition chronique.

En effet, en dépit des dénégations des firmes qui les produisent, les néonicotinoïdes possèdent une écotoxicité inégalée pour les insectes qui aurait dû empêcher leur homologation pour un usage systématique en agriculture. Ces insecticides systémiques rendent les plantes traitées nocives pour les espèces bénéfiques, mais aussi les plantes alentour ou les plantes à venir. Les premiers impacts concernent toute l'entomofaune, à commencer par les pollinisateurs.

Dès leur arrivée sur le marché français, les premiers dommages ont été rapportés par les apiculteurs sur les floraisons de tournesol puis, au fur et à mesure de leur usage grandissant, sur les autres cultures. Le même phénomène s'est produit en 2006 en Amérique du Nord avec le Colony collapse disorder (CCD), alors que le marché américain ne s'est véritablement lancé sur les néonicotinoïdes que l'année précédente.

Depuis plus de vingt ans la communauté scientifique sans conflit d'intérêt n'a cessé de lancer des alertes. La dernière initiative est une lettre ouverte de 233 scientifiques internationaux publiée le 1er juin dernier dans la revue Science. Or les quantités de ces insecticides n'ont cessé d'augmenter, alors que les chercheurs accumulaient les preuves de leur toxicité et de leurs impacts aussi graves qu'inacceptables sur les écosystèmes. Plus largement l'état de la biodiversité est maintenant critique : effondrement des trois quarts de la biomasse des insectes volants en 27 ans ; menace sur la pollinisation des trois quarts des cultures qui font la diversité de notre alimentation. Ces chiffres attestent d'une catastrophe en cours.

Parce que l'avifaune est très majoritairement insectivore, la raréfaction des insectes a déjà généré la disparition d'un tiers de nos oiseaux des champs. Aux Pays-Bas, les impacts de la contamination des cours d'eaux à l'imidaclopride réduisent chaque année les populations d'oiseaux communs. Où sont nos moineaux, alouettes et hirondelles ? Nous pouvons envisager les mêmes effets chez les reptiles et les amphibiens.

La France a pris une position pionnière pour la sauvegarde de la biodiversité planétaire avec la loi pour la reconquête de la biodiversité, de la nature et des paysages et l'amendement sur l'interdiction des néonicotinoïdes. Cette interdiction doit entrer en vigueur le 1er Septembre 2018. Cet engagement a été élargi dans le " Plan biodiversité " présenté début juillet, dont l'action 23 entend interdire " tous les insecticides contenant une ou des substances actives présentant des modes d'action identiques à ceux de la famille néonicotinoïdes ".

Il est en effet primordial que les effets toxiques de ces néonicotinoïdes cessent aussi vite et aussi complètement que possible. Il est donc essentiel qu'aucune dérogation d'aucune sorte ne soit négociée.

Monsieur le Président Emmanuel MACRON, Madame et Messieurs les Ministres Nicolas HULOT, Agnès BUZYN et Stéphane TRAVERT, alors que l'Union Européenne, la Suisse, le Canada et les Philippines prennent des mesures qui suivent celles de la France, notre pays doit rester un modèle pour le monde entier en appliquant une interdiction ferme et définitive aux pesticides néonicotinoïdes !

Mieux, il s'agit d'une opportunité pour enclencher une mutation définitive vers une agriculture de qualité et respectueuse de l'environnement. Investissez, soutenez et développez les alternatives non chimiques aux pesticides : elles existent ! Prétendre que l'absence d'alternative ne permet pas de se passer de ces pesticides n'est plus recevable. C'est l'acharnement à poursuivre qui est irresponsable.

Le futur intrinsèquement mêlé de la biodiversité et de l'humanité se joue ici et maintenant."

Signataires

François RAMADE, Professeur Émérite d'Écologie et de Zoologie à l'Université de Paris-Saclay, Président d'Honneur de la Société Française d'Écologie et de la Société Nationale de Protection de la Nature (SNPN)
Maarten BIJLEVELD VAN LEXMOND, Biologiste et conservateur, ancien CEO de la Commission d'Écologie de l'UICN, Président de la Task Force on Systemic Pesticides (TFSP)
Rémi LUGLIA, Historien associé à l'université de Caen, Président de la Société Nationale de Protection de la Nature (SNPN)
Gilles LANIO, Apiculteur, Président de l'Union Nationale de l'Apiculture Française (UNAF)
Allain BOUGRAIN-DUBOURG, Président de la Ligue pour la Protection des Oiseaux (LPO)
Frank ALETRU, Président du Syndicat National d'Apiculture (SNA)
Agnès MICHELOT, Enseignant-chercheur à l'université de La Rochelle, Présidente de la Société Française pour le Droit de l'Environnement (SFDE)
Michel DUBROMEL, Président de France Nature Environnement (FNE)
Christophe EGGERT, Directeur de la Société herpétologique de France (SHF)
Christian ARTHUR, Président de la Société française pour l'étude et la protection des mammifères (SFEPM)
Audrey PULVAR, Présidente de la Fondation pour la Nature et l'Homme (FNH)
Isabelle AUTISSIER, Présidente du WWF France
Jérôme DEHONDT, Porte-parole paysan du Mouvement inter-régional des AMAP (MIRAMAP)
Jean-François JULLIARD, Directeur de Greenpeace France
Laurent PERU, Président de l'Office pour les insectes et leur environnement (Opie)
Julie POTIER, Directrice générale de Bio Consom'Acteurs
Nicolas GIROD, Secrétaire national de la Confédération paysanne
Gilles HUET, Délégué général de Eau et Rivières de Bretagne
François VEILLERETTE, Directeur de Générations Futures
Henri ROUILLE D'ORFEUIL, Académie d'agriculture de France
Jacques CAPLAT, Secrétaire général d'Agir Pour l'Environnement
Françoise VERNET, Présidente de Terre et Humanisme
Arnaud APOTEKER, Délégué général de Justice Pesticides
Béatrice ROBROLLE, Présidente de Terre d'abeilles
Marc GIRAUD, Écrivain et chroniqueur animalier, Président de l'Association pour la Protection des Animaux Sauvages (ASPAS)
Quentin DELIGNE, co-porte-parole de la Fédération Française des Apiculteurs Professionnels (FFAP)