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Santé : un quart de notre eau est polluée par les médicaments

Une étude sur l'eau réalisée par l'Agence Nationale de Sécurité Sanitaire a montré que 25% des échantillons analysés contiennent des traces de résidus de médicaments humains et vétérinaires provenant des urines, des déjections et de rejets de médicaments non utilisés. Quelles en sont les conséquences sanitaires et environnementales? Nous n'en savons encore trop rien. Les Ministères de l'Ecologie et de la Santé ont donc décidé de lancer un plan pour évaluer les risques de cette pollution et définir les actions à mener pour la limiter.

La France est le 1er consommateur européen de médicaments humains. Elle est aussi le premier consommateur européen de médicaments vétérinaires. Et au niveau mondial, tous types de médicaments confondus, elle se situe en 4ème position.
Plus de 3000 médicaments utilisés en médecine humaine et 300 utilisés en médecine vétérinaire sont aujourd'hui sur le marché.

En outre, le Ministère de la Santé évalue à près de 30 000 tonnes la masse de médicaments non utilisées chaque année. Et sur cette masse, seules 13 000 tonnes sont récupérées par les pharmacies. Le reste, soit tout de même 17 000 tonnes par an, est tout simplement rejeté dans l'évier ou la poubelle.

Tous ces médicaments consommés ou jetés produisent des résidus non totalement utilisés ou dégradés par l'organisme. Ceux-ci se retrouvent naturellement dans les eaux usées et donc en bout de chaine dans l'eau du robinet car les stations d'épuration ne parviennent pas à les éliminer totalement.
Ils se retrouvent également dans les cours d'eau, les lacs, et les nappes phréatiques souterraines via les eaux de ruissellement qui charrient les rejets des activités d'élevage, et via les activités piscicoles.

Concernant l'eau potable, l'étude de l'ANSES, réalisée par le Laboratoire d'Hydrologie de Nancy, a montré dans 25% des échantillons analysés la présence simultanée d'une à quatre molécules différentes. Les molécules les plus fréquemment retrouvées sont un antiépileptique (carbamazépine) ainsi qu'un anxiolytique (oxazépam).
Dans les eaux brutes, on retrouve un plus grand nombre de substances et à des concentrations plus fortes que dans les eaux potables traitées. Parmi les molécules retrouvées, en plus de la carbamazépine et de l'oxazépam, on trouve un antalgique (paracétamol), un anti-inflammatoire ( kétoprofen) un autre anti-inflammatoire résidu de l'ibuprofène, l'hydroxyibuprofène, et de l'acide salicylique (aspirine).
D'autres produits comme les antibiotiques, les antidépresseurs, les bêtabloquants, les hormones et les antiparasitaires figurent aussi parmi les médicaments le plus souvent détectés.

Des risques sanitaires et écologiques

Bien sûr, le Ministère de l'Ecologie précise que " les quantités mesurées dans les milieux aquatiques sont infimes, de l'ordre du nanogramme par litre " soit 1000 à 1 million de fois inférieures aux doses thérapeutiques utilisées. C'est bien évidemment a priori très faible. " Mais on ne peut pas conclure à une absence de risque du fait notamment des effets à faible dose, des multiples effets biologiques envisageables, et d'un potentiel effet cocktail " estime le Ministère de la santé.

D'ailleurs, nous savons bien que les médicaments homéopathiques utilisés tous les jours avec efficacité en médecine humaine et vétérinaire agissent à des doses infinitésimales totalement indétectables.

Ce qui est apparu en tout cas nettement, c'est que les bactéries aquatiques deviennent de plus en plus résistantes aux antibiotiques et que les hormones de synthèse et d'autres composés comme les pesticides (perturbateurs endocriniens), qui peuvent agir comme des leurres hormonaux, entrainent même à petites doses une féminisation des poissons avec toutes ses conséquences sur la biodiversité.

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Il est donc évident que ces résidus de médicaments agissent aussi sur les organismes. Mais le Ministère de l'Ecologie reconnait que " les conséquences environnementales et sanitaires de ces rejets sont encore mal connues ".
Et cela n'est pas étonnant puisqu'il n'existe pas encore aujourd'hui ni de valeur de référence pour les résidus de médicaments permettant de mesurer leur impact, ni de limite concernant les milieux aquatiques, les rejets, ou l'eau potable du robinet que nous consommons.


Un plan National

Il est donc devenu urgent d'évaluer le risque potentiel lié à la présence de ces molécules, tant pour l'homme que pour les écosystèmes, et d'engager des actions de réduction de la dispersion médicamenteuse dans l'eau.
C'est l'objectif du Plan national sur les résidus de médicaments dans l'eau, élaboré par les ministères en charge de l'Écologie et de la Santé que viennent de présenter Nathalie Kosciusko-Morizet, Ministre de l'Écologie, et Sophie Delaporte, Directrice générale adjointe de la Santé, lors d'une visite du laboratoire du Professeur Yves Levi, Professeur de Santé Publique Environnement à la faculté de pharmacie de Chatenay-Malabry (Université Paris Sud).

L'évaluation des risques va donc être enfin lancée par le biais de campagnes de mesures des résidus de médicaments dans les eaux de surface, souterraines et potables, et les sols; par la surveillance des rejets hospitaliers, des rejets de stations d'épuration et des effluents d'élevages afin d'identifier les principales sources de contamination ; par la poursuite du développement de méthodes d'analyses permettant de quantifier ces molécules à des concentrations très faibles ; et par la mise à disposition des données nécessaires à l'évaluation des risques dans un portail commun aux substances chimiques.
Un chantier considérable et essentiel et qui aurait dû être lancé il y a bien longtemps.

Par ailleurs, des mesures permettant de mieux gérer le suivi des médicaments vont être prises via la promotion et le renforcement des filières de récupération et d'élimination des médicaments non utilisés à usage humain (dispositif Cyclamed) et vétérinaire ; l'inclusion des précautions d'élimination dans les notices ; et la sensibilisation de la population au bon usage du médicament.
A plus long terme, le Ministère de la Santé prévoit aussi de mieux prendre en compte l'impact environnemental des médicaments sur l'environnement, lors de l'examen des dossiers de demande d'autorisation de mise sur le marché. Cette action devra logiquement être conduite au niveau européen.

Enfin, le développement des connaissances, sur ce sujet presque totalement vierge, est indispensable. Un appel à projet sera donc lancé en 2012 sur quelques bassins pilotes de taille limitée pour acquérir des connaissances et tester, en grandeur nature, les actions de ce plan. Ces expérimentations porteront également, de façon plus large, sur la pollution des milieux aquatiques par tous les micropolluants.

Reste une mesure de bon sens, préventive, qui pourrait être ajoutée et qui porterait en amont sur le volume des médicaments jetés. Au lieu de prescrire des boîtes de médicaments, les médecins et les vétérinaires ne devraient- ils pas prescrire le nombre de comprimés ou gélules réellement nécessaire au traitement d'une maladie donnée? Cela aurait le double avantage de faire faire des économies à la Sécurité sociale et de réduire considérablement la pollution médicamenteuse.

Interrogée par Bioaddict.fr, Sophie Delaporte a précisé que cette mesure n'était pas envisagée. Bien sûr, elle entrainerait des problèmes de conditionnement, et de dispensation des médicaments par le pharmacien par exemple... Mais n'est-ce pas une mesure qui devrait naturellement s'imposer ?

Christina Vieira

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